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Le Quatuor à cordes en sol mineur op. 27 de Grieg

Norvege-2016-Hardanger-7277-1024x684 n’acheva qu’un seul quatuor à cordes, en sol mineur, qu’il commença en 1877 et acheva en février 1878, il y a 140 ans, lors d’un long séjour dans la région du Hardanger située à l’ouest de la Norvège, qu’il aimait passionnément. Il en résulta une de ses plus immortelles musiques.

Né à Bergen en 1843, son parcours avait débuté grâce à la protection du fameux Ole Bull qui favorisa son départ, à l’âge de 15 ans, pour le conservatoire de Leipzig où pendant quatre années il étudia avec E.F. Wenzel, Ignaz Moscheles et Carl Reinecke. Il poursuivit ensuite sa formation auprès de à Copenhague tandis que son intérêt pour la musique populaire norvégienne fut éveillé par . De là, il enregistra un succès croissant comme chef d’orchestre, pianiste et compositeur, de partitions inspirées par le folklore de son pays. On connaît le succès mondial de ses Pièces lyriques pour piano et de son Concerto pour piano en la mineur. D’autres œuvres, dans le registre de la musique de chambre, ont diffusé dans l’Europe entière, en particulier les trois Sonates pour violon et piano, et celle pour violoncelle. Le Quatuor à cordes en sol mineur demeure injustement en retrait de cette popularité.

s’installa durant l’hiver 1877-1878 dans une modeste maison du Hardanger dans un état d’esprit pessimiste, perturbé par une crise personnelle et créatrice qu’il surmonta finalement. « Vous ne pouvez  tout simplement pas imaginer quels problèmes me causent les formes musicales, quoiqu’ils proviennent aussi partiellement du fait que je suis retenu par une pause  – qui, à son tour, est le résultat de toutes ces pièces commandées (Peer Gynt, Sigurd Jorsalfar et autres choses méchantes) et partiellement d’un excès de folklorisme. » En dépit de ces propos tourmentés, mais relativement réalistes, Edvard Grieg parvint à élaborer une œuvre majeure achevée en février 1878.

Il assista à la création de sa partition à Cologne le 29 octobre 1878 assurée par le quatuor à cordes de , formation qui allait défendre l’œuvre souvent en Allemagne, et ce, dès le 30 novembre de la même année au Gewandhaus de Leipzig.

l’entendit à Wiesbaden et l’apprécia immédiatement, se proposant  de le faire connaître sans tarder à Rome. Si l’accueil critique fut très partagé en raison d’une esthétique plutôt déroutante et d’un discours individuel, la réception publique, dans l’ensemble, exprima plus franchement son adhésion. Effectivement, dans cette œuvre, une singularité inhabituelle et bien différente de ses musiques précédentes de Grieg apparaît et s’impose. Rapidement, de nombreux commentateurs y décelèrent un authentique chef-d’œuvre caractérisé par ses choix mélodiques, ses trouvailles au niveau des timbres, son lyrisme personnel et ses atmosphères, traits saillants, au sein d’une structure homophonique et somme toute assez traditionnelle. Cet accueil ne put faire oublier la critique intraitable de Bernsdorf qui heurta la sensibilité du compositeur : « Nous n’avons ressenti que déplaisir et répugnance face à cette absurde matière, rassemblée sous le sceau du nationalisme norvégien… » Plus tard, le compositeur confiera mieux supporter ces mises à mort, avouant que « l’approbation du public sans a priori signifie davantage pour moi que tous les critiques réunis ». Un usage abondant d’accords altérés chromatiques, d’accords parallèles dissonants, de blocs sonores intéresseront les impressionnistes…

Les options assumées dans l’œuvre lui firent affirmer que le Quatuor en sol mineur « ne prétendait nullement donner dans la banalité pour esprits insignifiants. Il ambitionne l’ouverture, l’élan de l’imagination et par-dessus tout la sonorité des instruments pour lesquels il est écrit. » Dépourvu d’éléments polyphoniques, le compositeur lyrique, s’attache moins intensément à la structure même de l’œuvre qu’à ses aspects mélodiques, ses sonorités et ses climats. De plus, il l’enrichit d’un thème-devise présent dans chacun des quatre mouvements. Ce choix confère une réelle unité à la partition. Le thème principal provient d’une de ses chansons intitulée Spillemenn (Les Violoneux) d’après des paroles d’Henrik Ibsen : un artiste ne parvient pas à conserver sa bien-aimée qui se tourne vers son frère. Cette douleur infiltre l’ensemble du Quatuor par ailleurs riche d’autres atmosphères.

De nos jours, l’évidence s’impose à son écoute : le Quatuor en sol mineur expose une émotion, une inquiétude et une vigueur où s’expriment les différents stades du psychisme griegien oscillant entre acrimonie et détente. Les critiques, parois moqueuses, formulées par à l’encontre de son collègue norvégien n’empêcheront nullement les influences du Quatuor de ce dernier lorsque le Français composera le sien, dans la même tonalité, en 1893. Plus largement, le Quatuor de Grieg pourrait bien, selon certains observateurs, constituer une sorte de lien entre les derniers quatuors de Beethoven et ceux de Debussy et Bartók.

Grieg organisa ainsi sa partition d’une durée d’environ trente-six minutes. Le premier mouvement commence par un Un poco andante reposant sur le thème évoqué supra confié au premier violon. Une atmosphère lyrique l’accompagne avec intensité. Suit une section Allegro molto ed agitato très proche du thème initial, en majeur cette fois. Le discours avance vers un thème secondaire puis une Coda marquée Presto. Le développement lui-même heurta certains observateurs puristes en raison de certaines maladresses et d’excès d’autonomie vis-à-vis des canons en vigueur à l’époque.

La Romanza (Andantino) de forme ABABA, propose une sorte de rêverie ravissante, pastorale en si bémol majeur contrastant avec un Allegro agitato plutôt tumultueux en mineur où le caractère rythmique prend le dessus. Plus loin revient le thème de l’Andante du premier mouvement présenté avec affabilité et délicatesse. Ce thème qui imprègne le quatuor réapparaît dans le troisième mouvement noté Intermezzo (Allegro molto mercato) au rythme persévérant et presque obstiné. L’humour populaire se faufile à travers des sections nettement plus volcaniques.

Le Finale est introduit par une page Lento se souvenant sans détours du thème générateur déjà évoqué. Un Presto al Saltarello lui fait suite par le biais d’une intensité rythmique immuable et têtue, capable de dévaluer une mélodie peu significative. Plusieurs idées se partagent la vedette où la danse n’est jamais bien éloignée (saltarello italien et halling norvégien). Le thème ubiquitaire revient en force et bruyance sans toutefois proposer un réel renouvellement de l’inspiration créatrice malgré l’apparition inattendue d’une valse impérieuse.

En 1926, confia : « Je n’ai encore pas écrit une seule œuvre qui ne soit pas influencée par Grieg ». Un bel hommage qui indique l’étendue et la constance de la renommée internationale de Grieg, le plus célèbre de tous les compositeurs de l’Europe du Nord de son temps.

Conseils d’écoute : The Kontra Quartet, enregistré en 1991 (BIS-CD-543) ; Auryn Quartett, enregistré en 2000 (CPO 999 729-2) ; Vertavo String Quartet, enregistré en 1998 (Simax classics PSC 1207).

Crédits photographiques : Hardanger, Hardangerfjord, Norvège © Peignée verticale

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