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Édith Canat de Chizy mise à l’honneur à l’HEMU de Lausanne

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Lausanne. Haute École de Musique (HEMU). 17-XII-2018. Édith Canat de Chizy (née en 1950) : Pluie, vapeur, vitesse pour ensemble ; Sombra pour 3 voix de femmes et alto ; Over the sea pour accordéon, trio à cordes et électronique ; Burning pour clarinette, violon, violoncelle et piano ; Vagues se brisant contre le vent pour flûte et ensemble. Alessandro Ratoci, diffusion sonore. Ensemble Contemporain de l’HEMU, direction : William Blank et Luca Antignani

48376271_2107296429331757_6130971763846152192_oLa compositrice est l’invitée d’honneur de la Haute École de Musique (HEMU) de Lausanne. Conférence, répétition publique et concert monographique ponctuent une résidence de quatre jours où cinq de ses pièces sont à l’affiche.

Au centre de la ville, dans une ancienne halle dont la toiture transparente a été préservée, l’HEMU de Lausanne accueille des étudiants du monde entier dans un cursus allant du bachelor au doctorat. À l’instar du DAI contemporain fondé par Bruno Mantovani au CNSMD de Paris, un département d’artistes interprètes pour la musique d’aujourd’hui s’est créé à Lausanne sous la responsabilité du compositeur et chef d’orchestre . Sous le nom d’ateliers contemporains, un travail spécifique est mené chaque année avec ces jeunes interprètes autour d’une personnalité de la musique d’aujourd’hui. L’événement donne lieu à la rédaction d’un « cahier » cernant le travail et les orientations stylistiques du compositeur invité.

C’est le musicologue qui signe le portrait d’, rappelant l’importance qu’ont eue sur la compositrice des maîtres comme Ivo Malec, à travers sa pensée du sonore, et Maurice Ohana qui lui révéla la puissance expressive du timbre. Essentiel également est son refus de tout système : ni sérielle, ni spectrale, la compositrice revendique l’importance du matériau au départ de son travail, et la dimension du mouvement qui en dessine la trajectoire. Quant à l’impulsion première, elle provient le plus souvent de sources picturales ou littéraires, des domaines dont se nourrit son imaginaire. Les noms de Nicolas de Staël, Van Gogh, Turner, Monet mais aussi Dante, Emily Dickinson, Pierre Reverdy, René Char, circulent dans son catalogue et sont autant d’horizons aussi riches que stimulants pour sa pensée compositionnelle.

En témoignent les cinq œuvres au programme du concert monographique donné dans la salle Utopie1 de l’HEMU. Pluie, vapeur, vitesse (2008) pour petit ensemble est inspiré du célèbre tableau éponyme de Turner. On est d’emblée saisi par l’énergie cinétique du son, ses trajectoires ascendantes et l’intensité des couleurs entretenue par les relais de timbres entre les instruments. C’est la translation du geste pictural qui est ici à l’œuvre, fort bien rendue par les interprètes que dirige de main de maître . Sombra (2013), pour trois voix de femmes (deux sopranos et une mezzo) et alto, est dirigé cette fois par , compositeur qui enseigne la musique d’aujourd’hui et l’orchestration à l’HEMU. Sombra emprunte le poème de Garcia Lorca, La sombra de mi alma (L’ombre de mon âme) : « Une hallucination / Aspire mes regards », écrit le poète andalou, « Mon rossignol ! / Chantes-tu toujours ? » La partition superbe débute dans l’intensité du cri et traduit cette aspiration désespérée vers la lumière à laquelle participe très intimement la partie d’alto. Les lignes vocales très exigeantes tissent un contrepoint serré et louvoient entre désir et désespoir, dans une forme d’incantation poignante que communiquent au mieux nos quatre interprètes très concentrés.

La pièce maîtresse de ce concert, Over the sea (2012) est une commande de l’IRCAM, dans laquelle la compositrice fait appel pour la première fois à l’outil électronique. Édith Canat de Chizy se tourne ici vers la peinture de Claude Monet et l’univers miroitant, subtil et transparent du peintre. Au trio à cordes se joint l’accordéon, interface idéal entre le monde acoustique et les sons de synthèse. L’électronique fait naître des morphologies et trajectoires inouïes, du continuum sonore (delay) à la pulvérisation de la matière (granulation), nous immergeant dans un monde troublant autant qu’insaisissable. aux manettes et à la direction sont les maîtres d’œuvre d’une musique mouvante qui impressionne.

En seconde partie de concert, Burning (2008) convoque l’univers du poète irlandais William Butler Yeats et le thème du feu qui lui est cher. La pièce est une commande du Concours de piano d’Orléans et reprend la formation du Quatuor pour la fin du temps de Messiaen (violon, violoncelle, clarinette et piano). Édith Canat de Chizy y exerce son art du mouvement, « de la fulgurance à l’oscillation » selon ses propos, avec une souplesse de l’écriture et un soin du contrepoint qui captivent. Les accords de couleur sous les doigts du pianiste au mitan de l’œuvre sont un clin d’œil furtif à l’écriture du maître des oiseaux. William Blank revient à la tête de l’Ensemble Contemporain de L’HEMU dans Vagues se brisant contre le vent pour flûte et ensemble qui termine la soirée dans la lumière et l’effervescence sonore. La pièce nous ramène à la peinture de Turner et aux thèmes obsessionnels de la vague, du ressac, autrement dit du mouvement, qui habitent l’univers sonore de la compositrice. Elle met également à l’œuvre les rapports du soliste (lumineuse ) à l’ensemble, dans une trajectoire d’aller-retour qui en décuple l’énergie et la virtuosité.

Crédits photographiques : © HEMU de Lausanne

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