L’insolent Don Giovanni d’Erwin Schrott

La Scène, Opéra, Opéras

La Chaux-de-Fonds. Salle de Musique. 8-I-2019. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni, dramma giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Mise en espace : Erwin Schrott. Avec : Erwin Schrott, Don Giovanni ; Julia Kleiter, Donna Anna ; Benjamin Bruns, Don Ottavio ; David Steffens, Il Commendatore, Masetto ; Lucy Crowe, Donna Elvira ; Christian Senn, Leporello ; Giulia Semenzato, Zerlina. Deutscher Kammerchor (chef de chœur : Katharina Eberl). Orchestre de Chambre de Bâle. Direction : Giovanni Antonini

Don Giovanni.CdF.03Pour sa première expérience lyrique, la Société de Musique de La Chaux-de-Fonds réussit un coup de maître avec un Don Giovanni de dominé par un au sommet de son art.

Fort de son expérience de mise en espace du Don Giovanni imaginée pour le Festival Menuhin en août 2015, le chanteur récidive avec un succès public délirant sur la scène de la Salle de Musique de La Chaux-de-Fonds. L’intelligence avec laquelle le baryton-basse avait alors animé la scène bernoise se trouve ici magnifiée quand bien même il a l’avantage de se mettre lui-même en scène.

On se souvient des plus grands Don Giovanni de l’art lyrique, du seigneurial Cesare Siepi des années cinquante, du sarcastique Ruggiero Raimondi des années soixante-dix, de l’élégant Thomas Hampson des années quatre-vingts. Erwin Schrott s’habille d’un machisme décontracté et impertinent qui le projette incontestablement comme le Don Giovanni idéal de notre époque. Il le sait et il en joue avec une retenue dans l’excès qui jamais ne le fait glisser dans la vulgarité. Il faut le voir jeter ses regards assassins aux femmes qui l’entourent, aux membres (féminins) de l’orchestre, jusqu’aux dames du premier rang de la salle de concert. Ses œillades, ses courbettes, ses gestes d’élégance, tout en lui traduit la conscience du séducteur triomphant. Habitant le rôle, il fascine à chaque instant. Quand le geste s’allie à la parole, comment ne pas tomber sous le charme d’un tel Don Giovanni ? Quelle superbe ! Dans les récitatifs, le naturel qui émerge de sa conversation laisse à penser qu’il a été dirigé par Mozart en personne. Vocalement brillant, conquérant, son « Fin ch’han dal vino » est l’un des plus étincelants que votre serviteur a jamais entendus. Erwin Schrott achève de conquérir le public en se sublimant dans « Deh, vieni alla finestra » chanté à mezza-voce. Comme une prière. Une jeune femme l’accompagnant à la mandoline s’avance depuis la coulisse. À pas lents, il la suit, la frôle, admiratif à l’indifférence qu’elle semble lui porter malgré le sourire enjôleur qu’elle aborde. Un pur moment de grâce, une magnifique séquence où l’intensité dramatique le dispute à l’émotion artistique.

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Si l’acoustique de la Salle de Musique de La Chaux-de-Fonds est miraculeuse pour la musique de chambre et les instruments solistes, elle est extrêmement réverbérante et demande aux orchestres plus conséquents de s’adapter à l’espace si on veut en apprécier la musicalité. Malheureusement, le chef n’a pas immédiatement appréhendé le problème. Ainsi, durant tout le premier acte, l’orchestre se faisant trop présent oblige les chanteurs à pousser de la voix au détriment de l’accentuation et de la diction. Cependant, dès le début du second acte, le chef contient sa fougue et celle de l’, pour le bonheur de retrouver le plus beau des Mozart. est plus inspiré, plus présent pour l’orchestre et pour les chanteurs qui jouent dans son dos.

C’est enfin qu’on peut apprécier les autres protagonistes à leur juste valeur. Hors l’insolente présence scénique d’Erwin Schrott, la soprano (Donna Elvira) brille dans le rôle de la femme abandonnée. C’est une actrice de talent, et ses colères contre Don Giovanni, ses trépignements, ses énervements ne troublent aucunement la solidité de sa voix. Son « Ah, chi mi dice mai » est admirablement chanté. Si bien même qu’on soupçonne cet instant particulièrement réussi d’être celui du déclic qui fera de cette soirée un événement unique où chaque protagoniste potentialise l’autre vers l’excellence.

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(Leporello) bouge bien et chante très correctement. A-t-il la faconde d’un véritable Leporello ? Si la voix manque encore de projection et de brillant, si elle accuse quelques signes de fatigue en fin de soirée, l’acteur est présent. La basse s’emploie dans le double rôle de Masetto et du Commandeur. Si sa voix convient à Masetto, qu’il joue un peu trop sur la retenue, elle n’a toutefois pas l’envergure qu’on attend pour le Commandeur. Avec la soprano (Zerlina), c’est la jeunesse, la fraîcheur, la séduction et la grâce du rôle qu’elle saisit avec finesse et piquant. Pour la soprano (Donna Anna), si sa prise de rôle nécessite encore un travail de caractérisation du personnage, elle offre un exemple de la beauté dévastatrice de sa voix dans un « Non mi dir, bell’idol mio » bouleversant. Décevant par contre, le ténor (Don Ottavio) dont le « Dalla sua pace » démontre qu’il n’a pas l’esprit de ce rôle avec un instrument (pas toujours très juste) qu’il pousse exagérément pour crédibiliser une romance amoureuse.

Et même si la scène finale a été coupée, cette légère entorse à la tradition n’a pas empêché le public de réserver une bien méritée « standing ovation » à cette enthousiasmante soirée d’opéra.

Crédit photographique : (Donna Elvira), Erwin Schrott (Don Giovanni) ; Erwin Schrott (Don Giovanni), (Zerlina) ; (Donna Anna), (Don Ottavio), Erwin Schrott (Don Giovanni), Lucy Crowe (Donna Elvira) © Pierre Bohrer

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