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Un Rachmaninov impavide et distancié par Vladimir Ashkenazy

À emporter, CD, Musique symphonique

Sergueï Rachmaninov (1873-1943) : Symphonie n° 3 ; Danses symphoniques opus 45. Philharmonia orchestra ; direction : Vladimir Ashkenazy. 1 CD Signum Classics SIGCD540. Enregistré au Southbank Centre’s Royal Festival Hall de Londres les 3 mars et 16 avril 2016. Textes de présentation en anglais. Durée : 77:34

 

rachmaninov ashkenazyAvec les deux partitions symphoniques ultimes de la période américaine du compositeur, conclut sa seconde intégrale au disque des symphonies de Rachmaninov.

Dans les années 1970, tâtait de la direction d’orchestre dans le cadre de son intégrale toujours d’actualité des concerti pour piano de Mozart, où il dirigeait déjà le depuis le clavier. Decca misait alors sur le devenir d’un Ashkenazy chef d’orchestre et toujours avec le Philharmonia, devaient suivre des Tchaïkovski ou Beethoven assez anecdotiques, ou un cycle Sibelius intéressant mais plutôt inégal. Mais dans la foulée, le pianiste et chef d’orchestre se voyait confier une intégrale Rachmaninov et frappait un grand coup au début des années 80 avec de légendaires captations amstellodamoises, réalisées avec le concours du prestigieux Concertgebouw : il s’agit toujours aujourd’hui d’une incontestable référence culminant notamment dans des Danses symphoniques de feu, à la fois irrésistibles par leur impact quasi chorégraphique et lugubres par leur pressentiment testamentaire.

Quelques décennies plus tard, voici qu’il retrouve le terrain de ses premiers exploits londoniens pour un nouveau cycle de concerts Rachmaninov dont nous parviennent les derniers échos, captés par le label aujourd’hui quasi attitré de la phalange londonienne, Signum Classics. Cette nouvelle version laisse une impression plus mitigée. Certes l’affinité d’Ashkenazy avec un compositeur qu’il connait sous toutes les coutures n’est pas en cause : nulle trahison, bien sûr mais au-delà d’une mise en place assez irréprochable dans le cadre de captations directes, on peut déplorer aujourd’hui une certaine mise à distance trop pudique des partitions, dans un registre expressif bien moins expansif qu’autrefois. La faute en incombe aussi aux prises de son mates d’un orchestre pris dans l’étau d’une acoustique plutôt fermée et assez sèche.

La Symphonie n°3 opus 44 fait quelque peu les frais de cette approche plus analytique et moins instinctive qu’autrefois ; l’allegro moderato initial semble linéaire bridé et contraint, là où jadis le chef prenait le temps de déployer le discours de manière plus étagée et lyrique, l’adagio ma non troppo central s’étale presque trop et n’évite pas tout à fait le piège du pathos, par la faute aussi d’un violon solo au vibrato suranné, et le final s’étiole dans un certain académisme, par exemple au fil de cette fugue centrale ici assez amorphe.

Le constat est assez identique pour les Danses symphoniques opus 45, ultima verba du compositeur, dont on ne retrouve que ponctuellement le sentiment de parabole vitale, à la fois au sens graphique et métaphysique du terme. Certes tout est techniquement en place et assumé sans emphase, mais l’orchestre propret et le chef étrangement désabusé semblent presque oublier toute velléité d’engagement interprétatif à l’instar du timide solo de saxophone du non allegro initial, dénué ainsi de tout sentiment nostalgique d’une jeunesse à jamais révolue. On ne retrouve rien de la morbidezza fantasque du tempo di valse central qui hantait la version d’Amsterdam, ni du combat quasi satanique entre les thèmes du Dies Irae grégorien et du Benedictus des propres Vêpres opus 37 du compositeur, qui doit animer la danse finale, celle de minuit heure de la Mort.

On l’aura compris, cette captation sans démériter n’apporte rien à la gloire des interprètes ni à la discographie des œuvres ; nous resterons fidèles à Ashkenazy première manière (Decca), à (notamment dans cette intégrale studio des symphonies complétée par les Danses symphoniques gravées à la tête de l’Orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg – Warner), au sulfureux et bouillonnant à la tête de l’orchestre symphonique d’État d’U.R.S.S (Regis ou Melodyia), ou encore pour les Danses symphoniques, à l’intense historique et paroxystique version de avec une philharmonie de Moscou chauffée à blanc (Melodyia).

Un remake londonien public honorable, mais sans cette félinité capiteuse, cet engagement sincère et naturel de l’artiste ou cette communauté d’esprit avec l’orchestre du Concertgebouw qui faisait tout le prix du premier cycle, légendaire, capté par Decca, voici bientôt quarante ans à Amsterdam.

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