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Grand soir Neuwirth à la Cité de la Musique

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Cité de la Musique. 16-III-2019. Luigi Nono (1924-1990) : …sofferte onde serene… pour piano et dispositif électroacoustique ; Olga Neuwirth (née en 1968) : Aello – ballet mécanomorphe pour flûte solo, deux trompettes, ensemble de cordes, clavier et machine à écrire ; Hooloomooloo pour ensemble en trois groupes et CD ; Hommage à Klaus Nomi, cinq chansons pour contre-ténor et petit ensemble, arrangées par Olga Neuwirth ; Ramon Lazkano (né en 1968) : Ziaboga pour ensemble. Hideki Nagano, piano ; Sophie Cherrier, flûte ; Andrew Watts, contre-ténor. Ensemble Intercontemporain, direction : Matthias Pintscher

53517174_1794735400625882_2906910741552431104_oDe Nono à Nomi : c’est la soirée « grand écart » que proposent et l’ qui fêtent, en un week-end, la compositrice autrichienne et la pluralité de son univers.

À 51 ans, affiche un catalogue impressionnant, comptant une dizaine d’ouvrages scéniques qui abordent tous les domaines de l’expression artistique. Très tôt, elle se passionne pour le cinéma, l’architecture, la littérature, les arts visuels, qui sont autant de stimuli pour sa création dont elle ne cesse d’élargir les horizons. En 2010, elle est la première femme à être distinguée du Grand Prix d’État Autrichien pour la musique. On se souvient de ses Encantadas (2015) où elle s’ingénie à reconstituer l’acoustique de l’église San Lorenzo de Venise que son mentor a lui-même investie dans son Prometeo. C’est avec le compositeur vénitien et sa pièce pour piano et bande …sofferte onde serene… sous les doigts d’Hidéki Nagano que débute le Grand soir. Selon les indications de Nono, on a glissé deux haut-parleurs sous le piano pour que les sons enregistrés semblent sortir de l’instrument. Dédiée à Maurizio et Marilisa Pollini, la pièce développe une écriture qui s’inspire du jeu robuste et très articulé de Pollini qui l’a créée. La poésie sonore opère dans ce Llanto « sans contraste ni contrepoint », dont le jeu sobre du pianiste souligne l’étrangeté et le mystère.

54018091_1794736873959068_2283484551932018688_oLa brume se dissipe avec Aello, ballet mécanomorphe (2016-2017) d’Olga Neuwirth, qui invite en soliste la flûtiste . L’ensemble très atypique, mettant en première ligne les deux trompettes, inclut un synthétiseur/clavecin et une machine à écrire, autre instrument « ancien » que Satie avait utilisé dans son opéra Parade. L’œuvre est commandée à la compositrice par les Proms londoniens pour fêter les 300 ans des Concertos brandebourgeois de Bach. Elle décide alors de faire un mélange savant entre les numéros 2 et 4 en envisageant l’écriture dans un esprit « concertant » très sommaire et un tempérament plus qu’inégal, le tout doublé d’une bonne dose d’humour. Séduit par la virtuosité acrobatique déployée par la flûtiste, on apprécie également le raffinement des couleurs et les subtilités d’intonations superbement rendues par les interprètes. Hooloomooloo pour ensemble en trois groupes et CD (1996-1997) qui termine la première partie de la soirée, s’inspire du triptyque homonyme de Frank Stella. Comme le peintre, Neuwirth a fabriqué ces « surfaces de fond », des fréquences jouées par les ondes Martenot et diffusées sur les haut-parleurs, qui modifient sensiblement leur hauteur et incitent à autant de variations sonores. Le geste est puissant et l’écriture charrie ses matériaux dans une jubilation des couleurs et un espace mouvant auxquel confère une plasticité étonnante.

« J’entretiens avec la matière et la durée un rapport singulier » nous dit le compositeur basque à qui l’EIC a passé commande. Ziaboga, d’une trentaine de minutes, est joué ce soir en création mondiale. Le terme basque est attaché à la navigation à voile et désigne le virement de bord. « Il est composé de deux mots aux origines obscures qui désignent à la fois l’action de « ramer » et son altération, voguer dans le sens contraire », explique le compositeur. C’est ce rapport antagonique entre deux attitudes, « la liberté de pouvoir changer de cap et la possibilité de retour au point d’origine » qui fonde l’écriture de cette nouvelle œuvre. La partition chez Lazkano est toujours un « laboratoire expérimental », une matière à explorer, un temps à dilater, d’où naissent des éblouissements sonores. Il est difficile de rendre compte de la musique fragile et éphémère qui s’entend au début de la pièce où des surfaces mobiles et fluides dessinent un labyrinthe « où l’on se perd mais où se construit le temps » précise encore Lazkano. C’est ainsi qu’il conduit Ziaboga, jusqu’à l’émergence de la couleur et des manifestations bruyantes (cuivres et roulement du tambour militaire), celles d’une fête imaginaire dont on ne perçoit finalement que les échos lointains. L’œuvre captive l’écoute et sidère par la délicatesse de ses matières ciselées et la rareté de ses timbres. Matthias Pintscher et les solistes de l’EIC en restituent l’incroyable richesse et l’étrange beauté.

54798422_1794734040626018_3134634520381227008_oPonctué, selon les habitudes du « Grand soir » par un second entracte, la soirée se termine avec Hommage à Klaus Nomi (1998) d’Olga Neuwirth, une pièce qui témoigne de la diversité de son travail « multi-sensoriel et à tiroirs » comme elle aime le définir. Rappelons que la compositrice a consacré un livre à ce performeur atypique (Hommage à Klaus Nomi,  2008). C’est la version de 2010, pour contre-ténor et petit ensemble, qui est jouée ce soir. Le britannique , créateur du « rôle », investit la scène avec sa cravate à paillettes, pantalon court et chaussures aux lacets rouges ad hoc. Guitare (en quarts de ton) et basse électriques (celle de ), claviers midi et échantillonneurs complètent l’ensemble instrumental pour cette adaptation aussi facétieuse que finement réalisée des chansons de Nomi. Neuwirth ne touche pas à la ligne mélodique mais lui confère un nouvel écrin sonore, plein de trouvailles et de commentaires inattendus : est irrésistible ; dans son « underground attitude », l’EIC l’est tout autant !

Crédit photographique : © Luc Hossepied

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