Le coup de vieux d’Agnese de Ferdinando Paër

La Scène, Opéra, Opéras

Turin. Teatro Regio. 17-III-2019. Ferdinando Paër (1771-1839) : Agnese, dramma semiserio en deux actes sur un livret de Luigi Buonavoglia d’après la comédie « Agnese di Fizendry » de Filippo Casari tirée du romand« The Father and Daughter » d’Amelia Opie. Mise en scène : Leo Muscato. Décors : Federica Parolini. Costumes : Silvia Aymonino. Lumières : Alessandro Verazzi. Avec : Maria Rey-Joly, Agnese, fille du comte Uberto ; Markus Werba, Uberto père d’Agnese ; Edgardo Rocha, Ernesto, mari d’Agnese ; Filippo Morace, Don Pasquale, directeur de l’asile de fous ; Andrea Giovannini, Don Girolamo, médecin-chef ; Lucia Cirillo, Carlotta, fille de Don Pasquale ; Giulia Della Peruta, Vespina, sa camériste ; Federico Benetti, le gardien des fous ; Esmeralda Bertini, fille d’Agnese. Chœur et orchestre du Teatro Regio (chef de chœur : Andrea Secchi), direction musicale : Diego Fasolis

Agnese.01Dans cette saison du Teatro Regio de Turin, concoctée à la hâte depuis le départ précipité de Gianandrea Noseda, cette Agnese de figure comme l’une des raretés lyriques les plus improbables programmées dans une maison d’opéra. Cette œuvre n’avait plus été donnée à Turin depuis 190 ans !

Quand, en 1809, compose Agnese pour une compagnie d’amateurs, il ne s’imagine certainement pas que son opéra deviendrait un si grand succès. En effet, Agnese fut joué des dizaines de fois en Europe et même en Amérique. Aujourd’hui, la reprise de cette œuvre fait apparaître combien le genre du « drame semi-sérieux » passe mal la rampe du temps. Autant sur le plan musical, plus particulièrement vocal, que sur celui du théâtre de l’opéra. Ce genre théâtral, alors très populaire en Europe s’y propage à l’instigation de compositeurs napolitains du XVIIIe siècle. Un style où prédomine la mélodie devant l’imminence de la frénésie rossinienne. Ces « drames semi-sérieux » puisent leur inspiration dans des intrigues dramatiques, pathétiques, aux confins de la tragédie qu’on ramollit avec l’introduction d’un personnage comique.

Uberto devient fou quand, contre son consentement, sa fille Agnese épouse Ernesto ; il est maintenant enfermé dans un asile et croit sa fille morte depuis des années. Mais Agnese, déçue par l’infidélité de son mari, s’enfuit du domicile conjugal et, convaincue que sa désobéissance est la cause de la démence de son père, décide de le retrouver pour s’excuser et le sortir de sa folie. Aidée par Don Girolamo, le médecin-chef de l’asile, elle réussira à lui faire recouvrer la raison et tout se terminera dans l’allégresse. Même son mari se repentira.

Dans sa mise en scène, favorise le côté léger de l’œuvre, épousant, dans ce sens, la musique de Ferdinando Paër inscrite dans l’esprit de la transition entre le baroque et les œuvres dramatiques de ses contemporains. Un décor (Federica Parolini) de grandes boîtes métalliques rappelant celles des cacaos, des savons, des poudres de talc du début du siècle dernier assurent la continuation des tableaux quand, ouvertes les unes après les autres, elles laissent apparaître la forêt dans laquelle Agnese erre, le bureau du directeur de l’asile, la chambre d’asile où est enfermé Uberto. Les costumes (Silvia Aymonino) colorés ajoutent à la douceur charmante du propos scénique.

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Le plateau vocal s’avère d’un bon niveau quand bien même le choix des voix ne semble pas toujours répondre au style de l’œuvre. Si toute la première partie de l’opéra pose les bases du drame, la seconde s’avère plus dans l’esprit des opéras baroques où, venant l’un après l’autre, les chanteurs donnent les preuves de leurs talents avec des airs de bravoure. Dès lors que les protagonistes peuvent briller vocalement, on assiste à une expression vocale où le personnage disparaît devant le chanteur.

Cependant le baryton (Uberto) apparait comme étant le seul à rester fidèle à l’essence de son rôle. Talentueux, il domine la distribution. Son personnage touchant et pathétique lui permet d’offrir un chant trempé dans une italianité parfaite, une diction claire, un timbre vocal chargé d’harmoniques. À ses côtés, l’excellent comédien (Don Girolamo) fait presque oublier le ténor et son aisance vocale. Sa leçon d’humanité doctorale « Colui che pel denaro » est un régal d’humour enlevé avec désinvolture et d’un comique rafraîchissant. L’inévitable barbon, cher aux comédies rossiniennes, se retrouve ici bien incarné par (Don Pasquale) qui, quand bien même ne possédant pas une très grande voix en terme de projection, la conduit avec précision et dans une diction impeccable. Le mari infidèle, le ténor uruguayen (Ernesto) brille malgré sa tendance à porter ses aigus dans le nez. Certes, son personnage caricaturé à l’excès dans un maniérisme d’acteur raté n’arrange guère la sympathie qu’on aurait pu avoir pour son chant.

Dans le rôle-titre, la soprano (Agnese) est dotée d’une voix puissante qui peut-être, à cause son large vibrato, manque de la finesse nécessaire au personnage. Plus de lyrisme n’aurait pas gêné même si son air final déclenche les bravos du public.

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Alors que le Chœur du Teatro Regio s’illustre magnifiquement, tant vocalement que scéniquement, la direction d’orchestre de (dont les travaux de réhabilitation d’œuvres du répertoire, comme cette Agnese de Ferdinando Paër, lui ont valu de nombreux prix) dirige avec allant et musicalité un Orchestre du Teatro Regio en pleine forme.

Indépendamment de l’indéniable et plaisante mise en scène, des bons chanteurs de cette production, Agnese a pris un sérieux coup de vieux. D’une part dans l’expression théâtrale embrouillée d’une intrigue pas très bien ficelée ; d’autre part, la musique de Fernandino Paër, malgré son charme mélodique, s’élève difficilement au-dessus de celles de ses contemporains. Rappelons qu’au moment de la création d’Agnese, Spontini avait déjà créé La Vestale, Beethoven Fidelio et Cherubini Médée. Dès lors, pas étonnant que les œuvres du compositeur parmesan peinent à survivre.

Crédit photographique : © Edoardo Piva / Teatro Regio Torino

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