Serse de Haendel, enfin la version de référence ?

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Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Serse, dramma per musica in tre atti HWV40. Livret anonyme d’après Il Xerse de Nicolò Minato, révisé par Silvio Stampiglia. Avec : Franco Fagioli, Serse ; Vivica Genaux, Arsamene ; Inga Kalna, Romilda ; Francesca Aspromonte, Atalanta ; Andrea Mastroni, Ariodate ; Delphine Galou, Amastre ; Biagio Pizzuti, Elviro. Cantica Symphonia. Il Pomo d’Oro, direction : Maxim Emelyanychev. 3 CD. Deutsche Grammophon 483 5784. Enregistré en novembre 2018. Notice de présentation bilingue (anglais et allemand). Durée : 67:44’, 60:47 et 41:35

 

28948357857Plateau de luxe, orchestre spécialisé dans le répertoire baroque, chef aux petits soins. Tous les ingrédients sont réunis pour faire de ce Serse un très grand cru.

Ce nouvel enregistrement d’un des ouvrages les plus atypiques de Haendel, un opéra seria doté de nombreux éléments comiques et qui redessine selon divers modèles la convention de l’aria da capo, pourrait bien se présenter comme la version idéale d’un pur chef d’œuvre, innovant et original. Reposant autant sur la qualité du chant que sur la capacité des interprètes à jouer et à rendre vivant un texte dont la théâtralité avait autrefois été conçue pour l’esthétique vénitienne d’un Cavalli, cet opéra requiert en effet des chanteurs hors du commun qui doivent également être des grands diseurs. La tournée de concerts de l’automne 2017, qui a conduit la présente troupe à travers toute l’Europe, aura en tout cas rôdé l’ensemble des interprètes, particulièrement convaincants dans leurs incarnations respectives.

Pour l’engagement dramatique et pour l’art de faire sonner les mots, s’impose comme une Atalanta de choix, même si sur le plan de la beauté purement vocale du chant elle ne fera pas oublier les et des versions passées. Très théâtral lui aussi, Biagio Bizzuti en fait des tonnes en Elviro, mais sans doute est-ce là le propre de ce personnage résolument bouffe qui n’a décidément pas d’autre équivalent dans la production haendélienne. L’autre basse de la distribution, , se signale quant à lui par la noblesse et la probité de son chant, ce qui en fait un Ariodate plus engagé que ce qu’on entend d’habitude. , qu’on a hélas rarement l’occasion d’entendre au disque, sait elle aussi manier avec intelligence un texte qu’elle coule dans un flot vocal d’un infini raffinement ; si elle excelle dans les fioritures, dans les broderies et dans les subtilités de ses sons filés, l’aigu émis en force n’est toutefois pas sans quelque stridence. quant à elle propose un portrait attachant du frère du roi, Arsamene, mais il serait malhonnête de ne pas noter une certaine usure du timbre, particulièrement audible dans cet enregistrement. Dans le rôle travesti d’Amastre, n’a pas ce genre de problème mais il est vrai aussi que l’instrument, d’une agréable couleur au demeurant, n’a jamais eu les mêmes possibilités que celui de Genaux. Quant à , visiblement présenté comme la grande vedette de cet enregistrement, il est royal de bout en bout. Ses détracteurs ne manqueront sans doute pas d’évoquer le vibrato nourri et serré qu’ils semblent avoir pris en grippe, ou de se lamenter sur l’hédonisme et l’exhibitionnisme sonores dont semble se gargariser ce contreténor aux moyens exceptionnels, capable de vocaliser sur trois octaves. Ce serait ignorer les règles du jeu fondamentales de ce répertoire largement fondé sur une virtuosité réelle, mais qui à aucun moment ne saurait être gratuite. On ne se plaindra donc pas que le marié soit trop beau, en notant l’adéquation entre les déferlements vocaux de Fagioli et le caractère emporté et intempestif du personnage qu’il est censé interpréter. Chaque air est caractérisé comme il convient et l’on ne peut que saluer la performance vocale et dramatique. Combien sont les contreténors du moment à pouvoir soutenir la tessiture plutôt aiguë du rôle, tout en faisant valoir un organe d’une telle sensualité ?

On connaît suffisamment l’ensemble Il Pomo d’Oro pour savoir qu’il s’agit d’une des meilleures formations baroques du moment. Dans l’opéra italien du XVIIIe siècle, ils ont aujourd’hui peu de concurrents. La direction du chef d’orchestre est proche de l’idéal. Énergique sans être hystérique, elle alterne avec la plus grande musicalité les moments d’introspection et les déchaînements de fureur des uns et des autres. Elle compte pour beaucoup dans la réussite de cette grande fête vocale, à laquelle elle confère sérieux, rigueur et imagination.

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