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Brad Lubman, ou la gourmandise de l’inexploré

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1_Brad_Lubman_CR_Peter_SerlingA l’approche de son concert à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio-France le 7 Juin dans le cadre du Festival Manifeste (programme Bedrossian, Varèse et Xenakis), c‘est avec une grande fraîcheur que le chef d’orchestre américain a répondu à nos questions. Un ton plein de gourmandise et de points d’exclamation, qui nous rappelle que la création contemporaine est avant tout un plaisir, sans cesse inattendu.

« Donnez toujours une chance aux œuvres. »

ResMusica : Comment avez-vous découvert votre goût particulier pour la musique contemporaine ?

: J’ai toujours été fasciné et amoureux de toutes les formes d’Art moderne. Cela a toujours été essentiel pour moi, même lorsque j’étais très jeune. Peinture, architecture, mobilier, design… Et cela même si mon amour de la musique savante, ma formation et mon héritage en tant que chef d’orchestre, se sont construits autour de Mahler, Beethoven, Brahms, Debussy, Ravel ou Stravinsky (pour donner quelques exemples). Ceci dit, toutes les musiques contemporaines ne me séduisaient pas étant jeune. J’ai même eu besoin d’un certain nombre d’années pour donner leurs chances à certaines œuvres, parfois même 20 ans pour certaines d’entre-elles ! C’est d’ailleurs ce que je recommande toujours aux auditeurs qui n’iraient pas naturellement vers ces musiques : Donnez toujours une chance aux œuvres. Peut-être réessayez dans un an, et ainsi vous trouverez sûrement le moyen de poser un regard nouveau.

RM : Vous dirigez des œuvres de tous les compositeurs, de toutes les esthétiques. Ceci dit, vous entretenez des relations plus poussées avec certains d’eux, comme Steve Reich. Comme s’est passée votre première rencontre avec lui ?

BL : Ma première rencontre avec Reich date de 1995. Bang on a Can (ensemble mêlant compositeurs et instrumentistes américains dans la lignée des minimalistes, fondé par Julia Wolfe, Michael Gordon et David Lang – NDLR) lançait un orchestre de chambre, qui s’appelait à l’époque SPIT, et m’avait demandé si je voulais bien le diriger. Ils ont invité pour leur premier concert, et ce dernier a souhaité me rencontrer. Il m’a dit avoir été très impressionné par ce que je faisais, et qu’il aurait peut-être quelque chose pour moi dans le futur. Le lendemain matin, il me passa un coup de téléphone pour me demander si je souhaitais diriger l’année suivante la création new-yorkaise de City Life avec son propre ensemble. Puis est arrivé l’enregistrement de l’œuvre chez Nonesuch, et beaucoup d’autres projets.

RM : Faut-il certaines aptitudes particulières pour diriger des œuvres contemporaines ?

BL : Initialement, on a besoin de développer un répertoire traditionnel : baroque, classique, romantique et du premier XXᵉ siècle. En dirigeant des œuvres de toutes les époques, on développe une longue liste de techniques, qui ont cependant pour base de battre précisément le tempo, avec clarté et musicalité. En parallèle, on aura besoin d’aiguiser ses capacités auditives pour être capable d’entendre le plus de détails possibles tout en dirigeant lorsque l’on joue ou que l’on enregistre. Toutefois, il y a beaucoup d’autres éléments à gérer au niveau du phrasé, de la balance des textures, de la couleur du son, des considérations dramatiques et stylistiques.

Pour la musique contemporaine, on a besoin de tout cela, mais aussi de pouvoir diriger des mesures composées, comprendre et être capable d’expliquer des rythmes ou des polyrythmies complexes, d’entendre et de comprendre des structures de sons complexes, tout un tas de choses partant d’harmonies polytonales et d’harmonies à 12 sons, d’éléments électroniques, de techniques de jeu étendues, de 1/4 de tons, etc. Le plus important est la capacité à transmettre tout ceci à un orchestre ou à un ensemble afin que les musiciens donnent le meilleur d’eux-mêmes, au plus haut niveau de précision et de musicalité, et que, quelque soit l’œuvre contemporaine jouée, on ait l’impression qu’ils jouent cette musique aussi familièrement que n’importe quelle autre œuvre du répertoire.


RM : Pourriez-vous nous dire quelques mots à propos de Twist de , dont vous dirigerez la création française le 7 juin prochain à la Philharmonie dans le cadre du Festival Manifeste ?

BL : Twist transforme l’orchestre en une entité complètement différente, remplie de sons électroniques inattendus, de situations et de rencontres marquantes. C’est une œuvre qui offre un monde rempli de séduisantes confrontations et de contemplations rassérénantes. L’utilisation de l’électronique est un aspect que je trouve très intéressant dans la pièce, et notamment le fait que par moments l’orchestre semble comme « branché » directement sur certains effets, transformant ainsi la sonorité globale de manière inouïe.

RM : Pourriez-vous évoquer le rare Lichens de Xenakis que vous dirigerez aussi pendant ce concert ?

BL : Parfois il n’y a rien de plus revigorant et jouissif que Xenakis mettant 96 musiciens en mouvement, avec des sonorités extrêmes et de bons solos de percussions puissamment joués !

J’ai déjà eu le plaisir de diriger Lichens il y a quelques années, et je pense que cette pièce devrait entrer au répertoire, tout comme d’autres de ses œuvres. Il y en a notamment deux que j’aime beaucoup : Keqrops pour piano et orchestre, et Dox-Orkh pour violon et orchestre. Il y a dans ces pièces des éléments similaires au Sacre du Printemps de Stravinsky, et pas aussi complexes que l’on pourrait penser en entendant le nom de Xenakis. Mais là encore, je pense qu’il y a un certain nombre d’œuvres de bien des compositeurs qui devraient d’ors et déjà faire leur entrée au répertoire. Toutefois, j’ai pu remarquer au cours des 15 dernières années, que certaines pièces que l’on voyait rarement au programme des concerts commençaient désormais à apparaître plus fréquemment, ce qui est vraiment positif. Parmi elles, on pourraient citer la Sinfonia de Berio, la Turangalîla-Symphonie de Messiaen, ou bien Amériques de Varèse. Par conséquent, cela semble être le bon moment pour voir apparaître plus souvent une ou deux œuvres de Xenakis dans les programmes réguliers des orchestres.

RM : Pour conclure, quels types de conseils pourrait-on donner pour guider un néophyte vers la musique d’aujourd’hui ?

BL : Venez sans attentes, avec un esprit ouvert et une fascination pour des territoires inexplorés et inattendus !

Crédits photographiques : Portrait © Peter Serling ; Brad Lubman qui dirige © Joan Puig

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