Don Giovanni à Strasbourg : Entre happening et jeu de rôles

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 15-VI-2019. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni, dramma giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Mise en scène et conception vidéo : Marie-Ève Signeyrole. Décors : Fabien Teigné. Costumes : Yashi. Lumières : Nicolas Descoteaux. Réalisation vidéo : Yann Philippe. Dramaturgie : Simon Hatab Avec : Nikolay Borchev, Don Giovanni ; Michael Nagl, Leporello ; Jeanine De Bique, Donna Anna ; Sophie Marilley, Donna Elvira ; Alexander Sprague, Don Ottavio ; Anaïs Yvoz, Zerlina ; Igor Mostovoi, Masetto ; Patrick Bolleire, le Commandeur. Chœur de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Christoph Heil), Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction : Christian Curnyn

DON_GIOVANNI_Photo.KlaraBeck-0922NPresse(bis)En abolissant les frontières entre scène et public, entre théâtre et réalité, signe un spectacle opératique coup de poing d’un nouveau genre. Projet fascinant et risqué, soutenu par des chanteurs – acteurs pleinement investis, mais hélas plombés par une direction musicale atone.

Inspirées notamment par les performances de l’artiste serbe Marina Abramović, et sa collaboratrice Sandra Pocceschi ont conçu leur Don Giovanni comme une suite de confrontations le plus souvent violentes, sur une estrade scénique centrale, entre un Don Juan impénétrable et ses multiples victimes. Douze objets disposés sur une table y contribueront. Le public est intégré à l’action, une partie volontaire ou tirée au sort sur scène et costumée, tandis que la salle est aussi espace de jeu, prise à parti ou appelée à voter sur la culpabilité du Don. Le spectacle a d’ailleurs commencé dès le parvis du théâtre, où des comédiennes interprètent les femmes délaissées et interréagissent avec les spectateurs à leur arrivée. Des gros plans filmés en direct et projetés sur un écran d’arrière-scène révèlent l’intensité des regards et des expressions faciales tout comme l’agressivité des comportements. Dès la première scène, une femme se taillade les veines ; Donna Elvira détruit méthodiquement la voiture de Don Giovanni (qu’elle tague d’un « Sac à foutre » !) tout en chantant son air d’entrée ; au banquet final du premier acte, Don Giovanni exprime toute sa bestialité… Très vite, grâce à un travail scénique précis et soigneusement réglé, les frontières se brouillent. Qui est acteur ? Qui est membre du public ? Est-ce encore du jeu théâtral ou bien une réaction réelle ? Malgré quelques inutiles outrances, c’est bien là que le concept de Marie-Ève Signeyrole s’avère le plus percutant. On sort de cette soirée désarçonné et un peu groggy.

DON_GIOVANNI_Photo.KlaraBeck-1906NPresse

La distribution dans son intégralité joue parfaitement le jeu imposé par la metteuse en scène, en dépit de la prise de risque qu’il  suppose. Cantonné à un personnage un peu univoque de prédateur sexuel, servant de miroir aux pulsions des autres (qui finiront par se repaître à la fourchette de son corps désiré), ne peut exprimer toute la complexité psychologique de Don Giovanni. Le timbre est séduisant quoiqu’un peu engorgé, l’émission franche et saine, la technique soignée. En Monsieur Loyal chargé d’interpeller le public et de dire les textes additionnels, tirés des mémoires et d’interviews de Marina Abramović mais aussi du film Shining de Stanley Kubrick, le Leporello de se taille un franc succès par sa bonhomie et son impeccable interprétation vocale : puissance, nuances, intentions, tout y est. C’est pourtant lui qui, lassé des vexations et des agressions subies à cause de Don Giovanni, en viendra à empoisonner son dernier repas.

Chez les femmes, deux joyaux retiennent particulièrement l’attention. Timbre corsé, aigus tranchants et art de la vocalise accompli, est une splendide et altière Donna Anna. Piquante et fruitée, fraîchement émoulue de l’Opéra Studio de l’Opéra national du Rhin, est tout aussi séduisante et irrésistible en Zerlina. En Donna Elvira, apporte intensité et engagement mais manque de graves et tend à vociférer trop systématiquement l’aigu. Doté pourtant d’une voix mixte accomplie et d’une belle homogénéité des registres, se montre en difficulté dans les aigus assassins de « Dalla sua pace ». réussit moins son Masetto assez transparent et manque tout de même de puissance pour impressionner en Commandeur. La mise en scène, qui le transforme en barman, ne l’y aide pas non plus.

Du côté de la fosse, la mésentente entre chef et orchestre est patente. Habitué au baroque, à Haendel particulièrement, a-t-il voulu imposer une interprétation dégraissée et trop étique ? Quoi qu’il en soit, sa battue métronomique et de faible amplitude assure la mise en place mais n’apporte ni énergie ni contrastes. L’ se contente de faire du beau son, avec des solos instrumentaux superbes (les bois surtout), et de rester homogène mais sans grande conviction.

Crédit photographique : Nikolay Borchev (Don Giovanni),  (Donna Anna), une spectatrice /  (Zerlina),  (Don Giovanni) © Klara Beck

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