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David Hermann met en « cène » Simon Boccanegra à Montpellier

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Montpellier. Opéra Berlioz/Corum. 16-VI-2019. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Simon Boccanegra, opéra en un prologue et trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave et d’Arrigo Boito, d’après Antonio Garcia Gutiérrez. Mise en scène : David Hermann. Décors et costumes : Christof Hetzer. Lumière : Fabrice Kebour. Avec : Giovanni Meoni, Simon Boccanegra ; Myrtò Papatanasiu, Amélia ; Vincenzo Costanzo, Gabriele Adorno ; Jean Teitgen, Fiesco ; Leon Kim, Paolo Albiani ; Paolo Battaglia, Pietro ; Alexandra Dauphin, une Servante ; Charles Alvez da Cruz, le Capitaine. Chœur Opéra national Montpellier Occitanie (chef de chœur : Noëlle Gény). Orchestre national Montpellier Occitanie, direction : Michael Schønwandt

Simon Boccanegra OONM 22@ Marc Ginot (2)On n’en finit pas de découvrir les richesses de Simon Boccanegra. À l’Opéra Berlioz, la mise en scène de , la direction de , la distribution : tout concourt à la reconnaissance de cet opéra auquel le compositeur tenait tant.

Simon Boccanegra, est La Clémence de Titus de Verdi. Monté de plus en plus fréquemment, on considère même aujourd’hui que, créé sans succès en 1857, juste après Le Trouvère, et remanié en profondeur en 1881, il fait figure d’antépénultième opéra de Verdi. Dans ce « Simon II », les considérations humanistes et politiques qui l’animaient depuis toujours ont définitivement pris le pas sur les airs à succès qui avaient contribué à l’immense popularité de ses œuvres antérieures. Le livret alambiqué de Francesco Maria Piave, tricoté à grosses mailles à partir de la pièce à twists d’Antonio Garcia Gutiérrez (l’emberlificoté Trouvère, c’était déjà lui !), fut réécrit par le Boito des ultimes Otello et Falstaff. Coups bas et secrets d’État à tous les étages : Simon Boccanegra est un opéra politique, une plongée au cœur du pouvoir. Balançant entre le public et l’intime, l’intrigue reste forcément touffue, mais pas plus que le quotidien de tout homme appelé aux plus hautes fonctions. Cette fille cachée de Simon qui hésite à révéler ses origines à son amant trouve écho dans une actualité française encore brûlante. On saisit donc aujourd’hui parfaitement la difficulté de l’homme d’État de 1339 comme de celui de 2019, voire son impossibilité, à concilier vie publique et vie privée.

De tous temps donc, le chemin de croix du Doge de Gênes est d’abord perceptible dans le choix des costumes : si celui de Simon reste contemporain, autour de lui on n’hésite pas à s’habiller en Rembrandt. Le finale de l’Acte I inspire à le sommet de sa mise en scène, celle-ci devenant mise en « Cène ». Par touches successives, le grand tableau du Conseil devient le grand tableau de Léonard de Vinci. Propulsés en 33 après Jésus Christ, le Chœur semble sortir de La Dernière tentation du Christ tandis que Gabriele Adorno est un centurion ensanglanté, Amelia (dont la mère s’appelait Maria) la Vierge Marie, et Simon, dont les injonctions à l’unité entre patriciens et plébéiens scandent cet épisode grandiose, le Christ amené à confondre ce Judas de Paolo. Gonflé mais convaincant. C’est à l’aune de ce type de vision poético-sémantique que l’on reconnaît un grand metteur en scène.

Autre point fort du spectacle, le décor de , bâti sur une double-tournette, et clignant de l’œil à l’univers magique des livres dépliables de l’enfance, reproduit une manière de temple-bunker circulaire aux murs animés, ceint de colonnades, tagué de débris de fresques, qui se déplie ou se replie sur lui-même. En manque d’huile (le spectacle a beaucoup tourné depuis sa création en 2017), le dispositif peine à clore en totalité la fin de certains tableaux mais il fait bien sentir le confiné des bureaux, l’étouffant des salles de réunion, l’obscurité menaçante de la rue, l’enfermement des protagonistes et même, noyée de brume, la présence de la mer. L’intelligence de la conception fait mouche.

Simon Boccanegra 14 OONM@Marc Ginot

David Hermann bénéficie du soutien impressionnant de , bien décidé lui aussi à imposer une fois pour toutes l’ampleur de Simon Boccanegra. Sous sa baguette, l’ sonne avec un sens des effets, une science des silences, des enchaînements, des sons (des vents étonnants), un souffle épique saisissants.

est un Simon idéal, noble, humain. Fiesco bénéficie de l’incarnation toute en subtilité qui caractérise chacun des personnages de , basse à l’émission claire et émue. Tranche, sur le moelleux de ce duo dont la réconciliation finale se décèle déjà dans l’empathie des timbres respectifs, le timbre noir et péremptoire de , Paolo en apprenti-Iago. Bien que la voix bouge perceptiblement dans les longues tenues graves, on descend d’un cran dans les ténèbres vocales avec la noirceur abyssale du Pietro de . , Gabriele Adorno aux aigus clairs et endurants s’impose en valeur sûre. Quant à , elle tient la dragée haute à cette distribution masculine. Son Amelia, généreuse, enflammée, domine les ensembles sans avoir à forcer la voix, et évoque à plus d’un titre, silhouette comprise, l’art d’une autre cantatrice grecque : Maria Callas. Très concerné, le chœur fait preuve de puissance et clarté.

Dans cette histoire tirée de l’Histoire, le Doge de Gênes, personnage solaire en paix avec lui-même, parvient, à deux doigts de la mort, à réconcilier les ennemis politiques, à lever les secrets de famille, à déléguer le pouvoir à la jeunesse. La vision de David Hermann est plus désabusée, qui se clôt sur un tableau glaçant : dans le bureau de Simon, Gabriele Adorno, nouveau Doge à la mine impénétrable, signe une masse de documents tendus par… le traître Paolo ! Le même qui porta au pouvoir, conspira, et empoisonna Simon ! L’Histoire continue.

Crédits photographiques : © Marc Ginot

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Montpellier. Opéra Berlioz/Corum. 16-VI-2019. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Simon Boccanegra, opéra en un prologue et trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave et d’Arrigo Boito, d’après Antonio Garcia Gutiérrez. Mise en scène : David Hermann. Décors et costumes : Christof Hetzer. Lumière : Fabrice Kebour. Avec : Giovanni Meoni, Simon Boccanegra ; Myrtò Papatanasiu, Amélia ; Vincenzo Costanzo, Gabriele Adorno ; Jean Teitgen, Fiesco ; Leon Kim, Paolo Albiani ; Paolo Battaglia, Pietro ; Alexandra Dauphin, une Servante ; Charles Alvez da Cruz, le Capitaine. Chœur Opéra national Montpellier Occitanie (chef de chœur : Noëlle Gény). Orchestre national Montpellier Occitanie, direction : Michael Schønwandt

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