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Jessye Norman, la voix d’une reine

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Pour qui a entendu une fois dans sa vie en salle, l’annonce du décès de la soprano a fait rejaillir le souvenir d’un choc esthétique, d’un impact, d’une trace indélébile. Un passage sur terre qui aura marqué l’art lyrique par sa stature et par l’imaginaire qu’elle a su susciter.

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Le portrait d’une reine

est née le 15 septembre 1945 à Augusta, en Géorgie, aux États-Unis dans une famille de musiciens. Sa mère et sa grand-mère étaient pianistes et son père chantait dans la chorale de la paroisse qu’elle rejoindra plus tard.

Comme toute femme noire ayant grandit dans cette Amérique qui réservait des places dans les bus aux gens de couleurs, Jessye Norman est confrontée très tôt au racisme quotidien et banal qui laissera une trace ineffaçable car martelée pendant une grande partie de sa carrière. Il sera donc entendu qu’elle mènera de front ses études de chant et un engagement nécessaire dans les combats pour les droits civiques aux États-Unis. Diplômée en 1967 de l’université de Howard de Washington, elle poursuit sa formation au Conservatoire Peabody, à Baltimore, dans le Maryland, et à l’université du Michigan.

Elle remporte ses premiers concours en Allemagne. En 1968, elle interprète Elisabeth dans Tannhäuser de , compositeur qui occupera une importance de premier ordre dans sa carrière. Une femme noire interprétant des héroïnes allemandes ! Aujourd’hui, l’idée ne chatouillerait l’oreille d’aucun mélomane, mais dans les années 60, quelle hardiesse ! Et de la hardiesse elle n’en manquait pas, même si ses combats se teintaient d’une triste lucidité qui frôlait parfois la résignation. N’avait-elle pas dit un jour : « Pour changer les voix et les cœurs des gens, il faut plus que des lois votées par des gouvernements. Je crains que le racisme ne soit omniprésent dans le monde entier ». Il existe plusieurs formes de combats : le combat dans la rue, par les coups rendus, et le combat par la dignité silencieuse qui gagne du terrain ; alors que Martin Luther King mourrait sous les balles d’un fanatique, Jessye Norman chantait à Munich et obéissait à l’injonction de sa mère : « Tiens-toi droite et chante ! » Par sa présence continue et inoubliable sur les plus grandes scènes lyriques du monde, Jessye Norman est devenue une figure magistrale de l’émancipation de l’homme noir.

Acclamée et starifiée dès le début des années 70, elle décide pourtant de s’éloigner temporairement des scènes d’opéras à partir de 1975 pour se consacrer au récital et au concert afin d’élargir son répertoire. Elle y connaîtra un immense succès comme en témoignent encore aujourd’hui les nombreuses vidéos postées sur les réseaux sociaux. Elle fera son retour sur scène en 1980 avec l’Ariane à Naxos de qui sera un de ses grands rôles.

Jessye Norman pourrait être considérée comme un archétype de la diva avec un mélange d’autorité, de distinction hiératique et de distance combinées à un humour acéré. « Just Enormous » (« Énorme tout simplement ») est le surnom que lui ont donné les fans qui pouvaient la suivre dans le monde entier, une autre caractéristique de la diva.

Engagée toute sa vie auprès d’associations caritatives, tournée vers les plus démunis, Jessye Norman a reçu en 2009 des mains de Barack Obama, la médaille nationale des Arts. Peut-on se figurer la puissance de cette image dans l’imaginaire collectif de la communauté noire américaine ?

Mais pour nous Français, même pour ceux qui ne connaissent pas l’art lyrique, Jessye Norman restera cette apparition romantique enveloppée du drapeau tricolore et chantant la Marseillaise place de la Concorde pour le bicentenaire de la Révolution française. Des images stupéfiantes pour une voix et un répertoire qui ne l’étaient pas moins.

Un répertoire immense pour une voix unique

Qu’il me soit permis ici de témoigner brièvement de la seule fois où j’ai pu entendre Jessye Norman, en vrai, comme on peut le dire vulgairement. C’était au Théâtre du Châtelet en 2002 et je m’en souviens comme si c’était hier. Elle était notamment venue chanter le Erwartung de Schönberg. Coiffée d’un turban et vêtue d’une robe ample, Jessye Norman était d’abord une apparition quasi mystique, une sorte de divinité primitive avec ce visage, comme sculpté dans le bois, tel les masques africains que l’on peut admirer au Musée du quai Branly. Le visage d’une reine. Et puis venait la voix ! Une voix immense, large, irradiante, veloutée et chaleureuse avec des moirures et des couleurs inouïes. Une voix d’une beauté asphyxiante et d’une intensité dramatique dévastatrice.

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La largeur de sa tessiture, la beauté de son timbre ainsi que la puissance et la souplesse de son émission lui ont ouverts les portes d’un répertoire qu’elle a voulu le plus large possible. Car si elle a interprété les grands rôles du répertoire (Verdi et Mozart notamment), Jessye Norman a surtout marqué le répertoire wagnérien de son empreinte (Sieglinde, Kundry, Isolde, Brünnhilde), enregistré des versions légendaires des Quatre derniers lieder de ou du Château de Barbe-Bleue de Béla Bartók. Si sa Carmen fut un échec – il en faut bien dans une carrière aussi longue – elle aura mieux défendu Berlioz et Saint-Saëns et son intérêt pour des œuvres complexes comme le Erwartung de Schönberg ou l’Oedipus Rex de Stravinsky fut à l’origine de réussites incontestables.

Ses interprétations de lieder allemands (Brahms notamment) jalonnent une carrière qui a aussi participé à la résurgence du répertoire baroque (Haendel, Rameau, Purcell), et à des représentations majeures du grand opéra français (Les Troyens au Met sous la direction de ). Le défrichage de nouveaux terrains est sa marque de fabrique et l’on connaît peu d’artistes lyriques qui aient abordé tant de rivages.

Karajan, Ozawa, Levine, Boulez, Bernstein, la carrière de Jessye Norman se fera avec les plus grands chefs d’orchestre du XXᵉ siècle qui feront régulièrement appel à elle. Ses apparitions ont parfois suscité des ovations historiquement longues (55 minutes à Salzbourg en 1986) et il n’est que de regarder les témoignages vidéos de sa Mort d’Isolde sous la direction d’ en 1987 à Salzbourg pour se figurer l’impact émotionnel que pouvait susciter cette voix unique, de celles qui vous hantent à jamais.

Jessye Norman est morte à New York le 30 septembre 2019. Cette phrase sonne comme une sanction pour le mélomane et ses souvenirs. C’est pourtant ainsi que se termine l’histoire d’une des figures les plus marquantes de l’art lyrique du XXᵉ siècle. Une figure de femme libre, forte et incroyablement inspirante qui reste imprimée dans nos mémoires.

 

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