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Festival Musica : un deuxième week-end riche en spectacle

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Strasbourg. Festival Musica.
27-IX-2019. 18h30. Théâtre national de Strasbourg. Hannah. Verdensteateret.
20h30. Palais de la musique et des congrès, salle Erasme. Philip Glass (né en 1937) : Einstein on the Beach, opéra sur un livret de Christopher Knowles, Samuel M. Johnson et Lucinda Childs. Scénographie et lumière : Germaine Kruip. Costumes : Anne-Catherine Kunz. Dramaturgie : Maarten Beirens. Assistant à la scénographie : Maxime Fauconnier. Lumière : Chris Vaneste. Assistant lumière : Wannes De Rydt. Son : Alexandre Fostier. Assistant son : Suse Ribeiro. Suzanne Vega, narratrice ; Collegium Vocale Gent (cheffe de chœur : Maria van Nieukerken) ; Ensemble Ictus, direction : Georges Elie-Octors, assisté de Tom De Cock.

29-IX-2019. 11h00. Salle de la Bourse. Hugues Duffourt (né en 1943) : An Schwager Kronos ; Rastlose Liebe ; Meeresstille ; Erlkönig. Jean-Pierre Collot, piano.
12h30. Parc du Palais du Rhin. Homère : L’Odyssée. Yuko Oshima, percussions. Blandine Savetier, metteuse-en-scène.
17h00. Théâtre de Hautepierre. Dopplegänger. Georges Méliès (1861-1938) : L’Homme-orchestre. Simon Steen-Andersen (né en 1976) : Study for string instrument #2 ; Study for string instrument #3. Serge Verstockt (né en 1957) : À la recherche du temps. Stefan Prins (né en 1979) : Generation Kill. The Marx Brothers : Duck Soup (scène du miroir). Michael Beil (né en 1963) : Exit to Enter. Ensemble Nadar.
20h30. Cité de la musique et de la danse. Extended Vox. Heiner Goebbels (né en 1952) : No. 20/58. Bernhard Lang (né en 1957) : Hermetika VIII. Wolfgang Mitterer (né en 1958) : Slow motion_x. Erwan Keravec, cornemuse ; Les Cris de Paris, direction : Geoffroy Jourdain.
22h30. Salle de la Bourse. Julius Eastman (1940-1990) : Evil Nigger ; Gay Guerilla ; Crazy Nigger. Mélaine Dalibert, Stéphane Ginsburgh, Nicolas Horvath et Wilhem Latchoumia, pianos

30-IX-2019. Ostwald. Point d’eau. 15h00. Thierry De Mey (né en 1956) : Musique de tables. Éléonore Auzou-Connes, Emma Liégeois et Romain Pageard, comédiens.
17h00. Thierry De Mey (né en 1956) : Affordance ; Pièce de gestes ; Timelessness ; Floor patterns ; Hands ; Frisking ; Silence must be. Les Percussions de Strasbourg

, nouveau directeur du festival depuis janvier, imprime sa marque avec cette première programmation très attendue. Les concerts traditionnels sont complétés par de nombreux spectacles multimédias où les arts se rencontrent volontiers. La musique minimaliste se taille une place honorable dans les rendez-vous de cette deuxième semaine, et l’électronique et les performances irriguent fréquemment les propositions faites à un public venu nombreux et enthousiaste.

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Dans une atmosphère de chantier abandonné, le spectacle Hannah du collectif norvégien Verdensteateret célèbre une rencontre entre les installations les plus sommaires et la haute technologie. C’est un collapse joyeux mais non moins inquiétant que semble annoncer ce déchaînement de sonorités électroniques de granulations, distorsions, larsens et crépitements qui englobent le public. Les musiciens/performers animent une chorégraphie bien réglée au milieu d’un troupeau d’objets de bric et de broc qui s’agitent, toussotent, vibrent, beuglent, s’écroulent et rampent. Parfois, une percussion ou un cuivre complètent la jungle des sons, comme un objet rapporté. La scène, recouverte d’un film plastique, est encadrée par une installation d’écrans diffusant de saisissantes séquences vidéo, comme ce long tunnel creusé énergiquement à grands bruits à travers des textures en images de synthèse et cette façade d’immeuble glauque qui s’élève sans fin, poussée fastidieusement par des sons hoquetants. Post-apocalyptique, plein d’humour, ce spectacle n’a ni queue ni tête et c’est au public d’en interpréter le sens, mais son esthétique et ses mille détails ne laissent pas de marbre.

Le monument Einstein on the Beach, interprété par Ictus et le , enflamme la salle Erasme du Palais de la musique et des congrès. En choisissant systématiquement le nombre minimum de répétitions indiqué dans la partition, les musiciens ont réduit l’opéra de à 3h20 au lieu des plus de 5h que dura sa création au festival d’Avignon en 1976. Sans décor, la scénographie de Germaine Kruip et la dramaturgie de Maarten Beirens reposent sur un riche jeu de lumières qui colore chacune des séquences et sur des déplacements constants des chanteurs et des instrumentistes, empreints de légèreté et de désinvolture. Ce caractère flottant, les costumes colorés d’Anne-Catherine Kunz, les placements nonchalants des musiciens en attente et leurs entrées et sorties faussement hasardeuses s’opposent à la rigueur et la discipline nécessaires pour jouer cette œuvre. Ces mouvements soutiennent l’attention du public. Ils mettent en scène jusqu’aux tournes de page, qui semblent arriver par hasard toujours au juste moment, au gré de déplacements de tel ou tel artiste qui vient aider un de ses partenaires. La simplicité des séquences et de leurs répétitions arithmétiques s’opposent paradoxalement à la puissance de l’effet d’hypnose qu’elles produisent sur l’auditeur. Les musiciens comptent et la salle entière plane. Conduits par Georges-Elie Octors et Tom De Cock, tous impressionnent : les choristes et leurs débitages infinis de chiffres en anglais, , Chryssi Dimitriou, Dirk Descheemaeker, Asagi Ito, Igor Semenoff et – qui peu avant le spectacle a présenté l’œuvre avec enthousiasme au côté de , dans une petite salle annexe. Mais Jean-Luc Plouvier crève l’écran par son omniprésence et sa concentration sévère ; et la narratrice nous enchante, se révélant parfaitement à sa place en débitant les textes avec un grand naturel et une voix berçante, comme si tout cela était facile et tombait sous le sens. Comme à chaque fois qu’il s’empare d’une œuvre du répertoire, l’ imprime sa marque en proposant une véritable relecture, saluée par une standing ovation prolongée à la fin du spectacle.

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Le programme du samedi commence par le troisième portrait consacré à , autour de ses œuvres pour piano. Jean-Pierre Collot nous fait voyager dans un cycle de quatre pièces autour des lieder éponymes de Schubert : An Schwager Kronos (1994), dont les accords hiératiques débutent l’immersion au cœur des harmonies subtiles caractéristiques du compositeur ; Rastlose Liebe (2000), tout en mouvement, dont la célérité du flot arpégé est parfois interrompue de spasmes, de soubresauts et de petites ruptures dans le continuum ; Meeresstille (1997), une pièce au temps étiré, marquée par la quiétude et l’introspection ; Erlkönig (2006), le plus long épisode, délibérément dramatique, plein d’accidents, accentuant les contrastes de registres, d’intensité et de vitesse. L’interprétation sans faille de Jean-Pierre Collot sert parfaitement ce cycle exigeant du compositeur désormais strasbourgeois.

La journée continue dans le parc du Palais du Rhin avec les trois premiers épisodes de L’Odyssée proposée par Blandine Savetier, qui réunit une quinzaine d’acteurs professionnels et amateurs. Ce programme en partenariat avec le TNS et le Festival d’Avignon privilégie la puissance du texte d’Homère, ne ménageant que quelques interventions ponctuelles de percussions par Yuko Oshima, touches jazzy, ponctuations sonores, contrepoints bruités.

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Dopplegänger de l’ensemble Nadar est, comme son titre l’indique, un spectacle entièrement bâti autour du thème du double. Fort judicieusement encadrées par les projections de L’Homme-orchestre de Georges Méliès (1900) et de la scène du miroir de Duck Soup des Marx Brothers, les œuvres de , , et s’y prêtent parfaitement, expérimentant toutes sortes de jeux de miroirs entre les musiciens et leurs sosies vidéo, parfois filmés en amont, parfois en temps direct avec un léger décalage, dans une scénographie très maîtrisée. Le trouble s’immisce continuellement chez le spectateur, au travers des sons du clarinettiste Dries Tack, dressé sur un promontoire et mêlé à quatre reflets vidéos projetés tout autour de lui sur un grand écran, jouant de concert avec ses doubles depuis les discrètes trilles jusqu’aux barrissements furieux (À la recherche du temps de Verstockt, 2005). L’illusion se poursuit avec le violoncelliste Pieter Matthynssens et son image projetée directement sur lui, en canon dans leurs mouvements comme dans leurs sonorités bruitées (Study for string instrument #3 de Steen-Andersen, 2011). Elle se manifeste encore dans l’interaction de quatre opérateurs avec des contrôleurs de jeu qui font face à quatre musiciens derrière des écrans diaphanes, sur lesquels sont projetés tour-à-tour les uns ou les autres dans une joyeuse confusion (Generation Kill de , 2012). Le spectacle s’achève sur un ballet bien réglé, motorique à souhait, entre un quatuor de musiciens se détachant tour-à-tour du groupe pour jouer avec leurs images sur un grand écran, dans une multitude de configurations (Exit to Enter de , 2013). Seul regret, beaucoup de ces pièces sont un peu longues et mériteraient d’être raccourcies, tant la technologie ne peut pas pallier aux limites d’un discours musical.

Nous avons déjà commenté ici la création d’Extended Vox, proposé en début de soirée à la Cité de la musique et de la danse par le sonneur virtuose avec l’ensemble vocal , dirigé par . Au travers des pièces de l’Allemand Heiner Goebbels et des Autrichiens Bernhard Lang et , ce souffle de Bretagne produit son effet sur le public strasbourgeois, depuis l’arrivée lointaine de la cornemuse du fond de la salle au début du concert jusqu’à la fusion magistrale avec les voix et les sons électroniques de Slow motion_x de Mitterer.

GayGuerilla©ChristopheUrbain-2

L’autre concert très attendu de la soirée est l’interprétation par les quatre pianistes Mélaine Dalibert, Stéphane Ginsburgh, et de trois œuvres majeures de , musicien minimaliste et artiste maudit redécouvert il y a peu : Evil Nigger, Crazy Nigger (1979) et Gay Guerilla (1978). Le public est disposé tout autour des instruments et plongé dans une chaleureuse atmosphère lumineuse dorée, propice au lâcher-prise et à l’introspection. Dans l’excellente acoustique de la Salle de la Bourse, les musiciens réussissent le miracle de faire entendre des pianos qui, dans une fusion sonore savamment mise en place, semblent jouer des bourdons à l’archet, filtrer leurs fréquences, s’enrichir de granulations et même chanter. Un concert extatique.

Le dimanche 29 septembre est une journée consacrée à Thierry De Mey au Point d’eau, à Ostwald. Elle commence par la magnifique interprétation de Musique de tables par trois comédiens qui exécutent avec une virtuosité et une précision à couper le souffle cette partition ancienne du compositeur (1987) : Éléonore Auzou-Connes, Emma Liégeois et Romain Pageard. Comme une miniature de la vie en société, ils se suivent, s’imitent, se distinguent, se concurrencent, s’associent, se séparent, s’affrontent et se retrouvent. La simplicité du dispositif n’empêche en rien la puissance de l’effet produit sur le spectateur, bien au contraire.

Musique-de-tables©ChristopheUrbain
Après une plongée dans la carrière de Thierry De Mey en dialogue avec Stéphane Roth et la présentation du spectacle à venir, nous assistons à la création de Timelessness par les , un concert pensé comme une rétrospective et un manifeste qui reprend des pièces anciennes au côté de la toute nouvelle composition éponyme. C’est une réussite d’un bout à l’autre qui met les musiciens à rude épreuve, notamment comme danseurs dans le ballet à douze mains de Hands ; au cours des déplacements dans l’obscurité de Frisking au son des sifflets et des fouets ; ou dans le duo très physique d’Alexandre Esperet et , impressionnants dans leur performance rythmée par la percussion de table de Flora Duverger. Timelessness, entièrement basée sur des instruments à lamelles, entraîne le spectateur dans une féérie sonore. Les musiciens manifestent une joie communicative tout au long du spectacle.

Une configuration différente des salles afin de briser le dispositif frontal du concert (la Salle de la Bourse meublée de sofas, de fauteuils et de tables de café) ; une programmation présentant toutes les facettes de la musique d’aujourd’hui et notamment celle de la transversalité entre les arts ; des rencontres pédagogiques où Stéphane Roth, très impliqué, présente avec enthousiasme les œuvres à venir aux côtés des artistes ; la présence régulière et conviviale de food trucks : tout cela contribue à offrir un nouveau visage chaleureux à cette institution qu’est le Festival Musica. On en redemande.

Crédits photographiques : © Hannah par Verdensteatret ; © Maxime Fauconnier ; Dopplegänger © Anna van Kooij ; Gay Guerilla © Christophe Urbain ; Musique de tables © Christophe Urbain

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Strasbourg. Festival Musica.
27-IX-2019. 18h30. Théâtre national de Strasbourg. Hannah. Verdensteateret.
20h30. Palais de la musique et des congrès, salle Erasme. Philip Glass (né en 1937) : Einstein on the Beach, opéra sur un livret de Christopher Knowles, Samuel M. Johnson et Lucinda Childs. Scénographie et lumière : Germaine Kruip. Costumes : Anne-Catherine Kunz. Dramaturgie : Maarten Beirens. Assistant à la scénographie : Maxime Fauconnier. Lumière : Chris Vaneste. Assistant lumière : Wannes De Rydt. Son : Alexandre Fostier. Assistant son : Suse Ribeiro. Suzanne Vega, narratrice ; Collegium Vocale Gent (cheffe de chœur : Maria van Nieukerken) ; Ensemble Ictus, direction : Georges Elie-Octors, assisté de Tom De Cock.

29-IX-2019. 11h00. Salle de la Bourse. Hugues Duffourt (né en 1943) : An Schwager Kronos ; Rastlose Liebe ; Meeresstille ; Erlkönig. Jean-Pierre Collot, piano.
12h30. Parc du Palais du Rhin. Homère : L’Odyssée. Yuko Oshima, percussions. Blandine Savetier, metteuse-en-scène.
17h00. Théâtre de Hautepierre. Dopplegänger. Georges Méliès (1861-1938) : L’Homme-orchestre. Simon Steen-Andersen (né en 1976) : Study for string instrument #2 ; Study for string instrument #3. Serge Verstockt (né en 1957) : À la recherche du temps. Stefan Prins (né en 1979) : Generation Kill. The Marx Brothers : Duck Soup (scène du miroir). Michael Beil (né en 1963) : Exit to Enter. Ensemble Nadar.
20h30. Cité de la musique et de la danse. Extended Vox. Heiner Goebbels (né en 1952) : No. 20/58. Bernhard Lang (né en 1957) : Hermetika VIII. Wolfgang Mitterer (né en 1958) : Slow motion_x. Erwan Keravec, cornemuse ; Les Cris de Paris, direction : Geoffroy Jourdain.
22h30. Salle de la Bourse. Julius Eastman (1940-1990) : Evil Nigger ; Gay Guerilla ; Crazy Nigger. Mélaine Dalibert, Stéphane Ginsburgh, Nicolas Horvath et Wilhem Latchoumia, pianos

30-IX-2019. Ostwald. Point d’eau. 15h00. Thierry De Mey (né en 1956) : Musique de tables. Éléonore Auzou-Connes, Emma Liégeois et Romain Pageard, comédiens.
17h00. Thierry De Mey (né en 1956) : Affordance ; Pièce de gestes ; Timelessness ; Floor patterns ; Hands ; Frisking ; Silence must be. Les Percussions de Strasbourg

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