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Cent ans après… Sigurd de Reyer ouvre la saison à Nancy

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Nancy. Opéra national de Lorraine. 14-X-2019. Ernest Reyer (1823-1909) : Sigurd, opéra en quatre actes, neuf tableaux et deux ballets sur un livret de Camille du Locle et Alfred Blau. Version de concert. Avec : Peter Wedd, Sigurd ; Catherine Hunold, Brunehild ; Jean-Sébastien Bou, Gunther ; Camille Schnoor, Hilda ; Jérôme Boutillier, Hagen ; Marie-Ange Todorovitch, Uta ; Nicolas Cavallier, un Prêtre d’Odin ; Eric Martin-Bonnet, le Barde ; Olivier Brunel, Rudiger. Chœur de l’Opéra national de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell) ; Chœur d’Angers Nantes Opéra (chef de chœur : Xavier Ribes) ; Orchestre de l’Opéra national de Lorraine ; direction : Frédéric Chaslin

Le 14 octobre 1919 à 19h00, Nancy fêtait l’ouverture de son nouvel opéra, construit par Joseph Hornecker dans un style néo-classique sur la Place Stanislas, juste en face du précédent théâtre détruit par en incendie en 1906. Ce 14 octobre 2019 à 19h00, l’Opéra (devenu depuis « national de Lorraine ») célèbre son centenaire avec l’œuvre donnée il y a un siècle pour son inauguration : le rarissime Sigurd de Reyer.

Hunold Catherine (c) Cyril Cosson 2019Auteur surtout de musique vocale, connut une notoriété certaine dans les années 60 du XIXe siècle. Après une traversée du désert de plus de vingt ans où il cessa de composer, il revint sur le devant de la scène avec deux ouvrages lyriques : Salammbô, sa dernière composition, et surtout ce Sigurd terminé sur le papier dès 1867 mais qui devra attendre 1884 pour être porté en scène à La Monnaie de Bruxelles. Succès incontestable suivi rapidement de reprises au Covent Garden de Londres, à l’Opéra de Paris, à La Scala de Milan. Et décidément abonné aux inaugurations, Sigurd fit également celle du nouvel Opéra de Marseille en 1924 !

Depuis l’entre-deux guerres, l’opéra et son compositeur sont passés de mode et peu à peu tombés dans un relatif oubli. Le principal tort de Sigurd est de tirer son argument de la Chanson des Nibelungen et des Eddas scandinaves, à savoir les exploits de Sigurd/Siegfried délivrant Brunehild/Brünnehilde du rocher encerclé de flammes où l’a condamnée son père Odin/Wotan, puis l’offrant en mariage à son seigneur Gunther dont il désire épouser la sœur Hilda/Gutrune. Exactement l’histoire et la même fin tragique que Le Crépuscule des Dieux de Richard Wagner dont la création retentissante à Bayreuth en 1876 précéda de huit ans celle si tardive de Sigurd.

À cause de cette filiation apparente, probablement aussi du fait d’une orchestration chargée et dense, d’un effectif orchestral et choral pléthorique et d’un traitement plutôt lourd des voix, Sigurd fut abusivement taxé de « wagnérisme », accusation péjorative à l’heure de Debussy et Ravel. C’est pourtant une partition éminemment française qu’il nous est donné d’entendre, surtout aux troisième et quatrième actes, dans son traitement coloriste des bois, ses scènes introspectives à la texture orchestrale plus retenue et qui se souvient de Berlioz ou de Meyerbeer, notamment dans son sens du grandiose et de l’épique, ou dans le spectaculaire traitement de la masse chorale. La figure tragique et prémonitoire de la nourrice Uta quant à elle évoque irrémédiablement la Cassandre des Troyens. L’ouvrage est cependant trop long, même amputé comme ce soir d’une cinquantaine de minutes. Les deux premiers actes montrent un métier certain mais peu d’inspiration, trop peu de contrastes (la nuance forte y prédomine) et beaucoup de redondances.

L’absolu maître d’œuvre de cette recréation est le chef , fin connaisseur d’un ouvrage qu’il a déjà dirigé en 2013 à Genève dans une version nettement plus expurgée (sans les ballets par exemple). Tenant d’une main ferme et souple l’impressionnant effectif, il assure une impeccable cohésion et un parfait dramatisme durant toute la soirée et défend l’œuvre avec conviction. Très concentré et en grande formation (quatre contrebasses, bois et vents par deux ou trois, percussions multiples), l’Orchestre de l’Opéra national de Lorraine apporte aussi avec panache sa contribution essentielle en vigueur et couleurs instrumentales. Les Chœurs de l’Opéra national de Lorraine et d’Angers Nantes Opéra réunis pour l’occasion donnent vaillance, puissance et brillant à leurs multiples interventions.

Pour parachever la réussite, la distribution se montre à la hauteur de l’enjeu et des difficultés vocales. Chez tous, la prononciation du français est quasi irréprochable et l’on pardonnera au seul non francophone de la distribution, l’Anglais , quelques rares erreurs de prosodie ou d’accent. Car il assume avec brio l’impossible écriture du rôle de Sigurd émaillé à foison d’aigus assassins et à découvert. Solide ténor de format wagnérien, au timbre un peu ingrat, il en assure la part héroïque tout comme le côté plus sentimental dans sa Romance de l’acte II. Médium riche et soyeux, intelligence du texte (on pense souvent à Régine Crespin), aigu puissamment projeté, est une somptueuse Brunehild qui culmine dans sa grande scène de l’acte IV où elle traduit tous les affects successifs que traverse la vierge guerrière et trahie. Très exposé lui aussi, apporte à Gunther éloquence et puissance ainsi qu’une touchante humanité, mais manque un peu de nuances et de variété d’expression. Le Hagen de , moins noir et maléfique que chez Wagner, fait montre d’une saine voix de baryton, sonore, à l’émission franche et bien timbrée. donne à Hilda la luminosité de son clair timbre de soprano et une certaine fragilité jusque dans des aigus souvent tendus. Avec ses graves poitrinés et la puissance de ses aigus, contrôlant parfaitement ce soir un vibrato parfois envahissant, est idéalement incantatoire en magicienne et prophétesse Uta. assure avec autorité la scène du Prêtre d’Odin en Islande, même si la richesse habituelle de son timbre  montre quelques traces d’usure. Malgré la brièveté de leurs interventions, Eric Martin-Bonnet en Barde et en Rudiger retiennent néanmoins l’attention et obtiennent, ainsi que tous les protagonistes de la soirée, un accueil franchement chaleureux du public. À quand un enregistrement enfin complet de Sigurd ?

Crédits photographiques : © Cyril Cosson  / De gauche à droite: , Camille Schnoor © Antonio Bellissimo,  © MatejaLux, Jérôme Boutillier,  © Christian Dresse

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Nancy. Opéra national de Lorraine. 14-X-2019. Ernest Reyer (1823-1909) : Sigurd, opéra en quatre actes, neuf tableaux et deux ballets sur un livret de Camille du Locle et Alfred Blau. Version de concert. Avec : Peter Wedd, Sigurd ; Catherine Hunold, Brunehild ; Jean-Sébastien Bou, Gunther ; Camille Schnoor, Hilda ; Jérôme Boutillier, Hagen ; Marie-Ange Todorovitch, Uta ; Nicolas Cavallier, un Prêtre d’Odin ; Eric Martin-Bonnet, le Barde ; Olivier Brunel, Rudiger. Chœur de l’Opéra national de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell) ; Chœur d’Angers Nantes Opéra (chef de chœur : Xavier Ribes) ; Orchestre de l’Opéra national de Lorraine ; direction : Frédéric Chaslin

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  • Robert Lambeaux

    L’enregistrement existe ( 3CDs) . Direction Manuel Rosenthal. Mais ce sont des disques de copie sans aucun apparat critique (houseofopera.com)

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