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À Liège, un Orphée et Eurydice visuellement exaltant mais vocalement décevant

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Liège. Opéra Royal de Wallonie. 20-X-2019. Christoph Wilibald Gluck (1714-1787) : Orphée et Eurydice, version remaniée par Hector Berlioz (1803-1869), sur un liveret français de Pierre-Louis Moline, d’après le livret italien de Raniero de Cazalbigi. Mise en scène et décors : Aurélien Bory, avec la collaboration de Pierre Dequivre. Dramaturgie : Taicyr Fadel. Costumes : Manuela Agnesini. Lumières : Arno Veyrat. Avec : Varduhi Abrahamyan (Orphée), Mélissa Petit (Eurydice), Julie Gebhart (l’Amour). Ballet, Chœur et Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie Liège (chef de chœur : Pierre Iodice) ; direction : Guy Van Waas

Orphée et Eurydice de Gluck dans la version de Berlioz et la vision d’ continue son périple européen au gré des maisons coproductrices.  À l’Opéra royal de Wallonie de Liège, la féerie visuelle est toujours au rendez-vous, pour une réalisation et une distribution qui appellent plus de réserves.

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Berlioz, en fervent admirateur de Gluck, moyennant quelques ajouts personnels ou une transposition du rôle-titre au registre de mezzo, conçue « sur mesure » pour Pauline Viardot, nous laisse d’Orphée et Eurydice sa propre version « de synthèse » en français d’après les diverses moutures originales de la partition. Cet opéra-manifeste veut (dé)montrer par une sorte d’identification du compositeur à son héros, la puissance suggestive de l’opéra réformé. La musique, foncièrement lyrique, se met ainsi à  parler à nos cœurs.

Mais le metteur en scène axe globalement son approche sur la finalité de l’œuvre : lui importe surtout ce geste d’impatience amoureuse, ce regard détourné et dérobé du héros condamnant, au sortir des Enfers, une deuxième fois la jeune épouse à la félicité éternelle mais solitaire des Champs-Élysées.

Cette très poétique et « impressionniste » co-production liégeoise, déjà montrée à l’Opéra-Comique de Paris ou à Lausanne, mène au fil de l’œuvre une intense réflexion sur la mise en espace de ce mouvement fatal. Pour créer l’illusion de nouvelles perspectives, Aurélien Bory utilise le procédé optique du Pepper’s ghost, ingénieux dispositif de miroirs transmutant la verticalité en profondeur de champ : la reproduction géante de la toile de Corot (Orphée ramenant Eurydice des Enfers, quasi contemporaine de la présente révision berliozienne), sera utilisée en tout ou partie tel un leitmotiv visuel, déposée d’emblée à même le sol en lever de rideau et rétro-projetée sur le miroir gigantesque du fond de scène. Au troisième acte, magnifié par les subtils éclairages d’Arno Veyrat, cette même illusion d’optique offre l’image du monde palpable mais quasi irréel du royaume des morts, dans une acoustique feutrée sous l’effet des voilages. Durant le chœur final, enfin, la psyché géante renvoie au public sa propre image dans une salle rubiconde sous les jeux de lumière : et si en quelque sorte, l’Enfer, c’était nous-mêmes, nous les muets spectateurs du drame lyrique qui s’est joué devant nos yeux ?

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Tout concourt à la réussite visuelle de ce spectacle par ailleurs assez sombre : jeux de toiles et de drapés, effets de perspectives infinies, importance des tableaux vivants, notamment lors du déchaînement des Furies à l’acte II, avec ce recours à la danse dans le lointain souvenir oblique du Tanztheater Wuppertal de Pina Bausch, jeu scénique très physique de bateleurs ou d’escamoteurs rappelant les arts du cirque et de la rue (notamment lors de l’apparition de l’Amour).

Sur le plan musical, cette représentation liégeoise n’atteint pas les mêmes sommets. Certes on ne peut que louer la direction claire et dramatique, précise et vivifiante de . En parfait interprète de musique baroque, il pense l’œuvre dans sa perspective classique (le non-vibrato systématique des cordes !) plus que dans l’éclat berliozien. L’orchestre de l’Opéra de Wallonie le suit courageusement, avec çà et là quelques minimes décalages des pupitres de cordes, mais aussi moyennant quelques très belles interventions solistes des vents (notamment  la flûte lors de la danse des Esprits heureux). Malheureusement, les chœurs locaux, en effectif minimal, se montrent pour cette production beaucoup moins probants qu’à l’habitude, approximatifs, voire chevrotants. L’écrasant rôle d’Orphée est dévolu à la mezzo ; si elle impose, outre son riche et pulpeux timbre de mezzo, son incontestable présence physique doublée (par exemple lors d’un somptueux « Objet de mon amour » d’un réel talent dramatique), le vibrato dès la moindre nuance mezzo-forte s’avère trop envahissant. De même la prononciation du français, avec cette émission parfois imparfaite de certaines nasales aurait pu être peaufinée. Les courtes interventions en Amour de nous semblent erratiques et peu heureuses, mais à la décharge de la jeune chanteuse franco-belge dont on connaît par ailleurs le talent, celle-ci semble parfois gênée dans ses appuis par une mise en situation acrobatique et inconfortable. De sorte que du trio soliste, c’est finalement en Eurydice qui nous convainc le plus, par son assurance, sa parfaite diction, son adéquation stylistique et son implication quasi théâtrale au fil de ses primordiales mais rares interventions au dernier acte.

Il est dommage que la  mise en scène poétique, inspirée et exemplaire d’Aurélien Bory n’ait pu trouver à Liège une distribution vocale plus idoine.

Crédits photographiques : , Chœurs de l’Opéra royal de Wallonie,   © Opéra Royal de Wallonie-Liège

 

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Liège. Opéra Royal de Wallonie. 20-X-2019. Christoph Wilibald Gluck (1714-1787) : Orphée et Eurydice, version remaniée par Hector Berlioz (1803-1869), sur un liveret français de Pierre-Louis Moline, d’après le livret italien de Raniero de Cazalbigi. Mise en scène et décors : Aurélien Bory, avec la collaboration de Pierre Dequivre. Dramaturgie : Taicyr Fadel. Costumes : Manuela Agnesini. Lumières : Arno Veyrat. Avec : Varduhi Abrahamyan (Orphée), Mélissa Petit (Eurydice), Julie Gebhart (l’Amour). Ballet, Chœur et Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie Liège (chef de chœur : Pierre Iodice) ; direction : Guy Van Waas

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