Comédies musicales, La Scène

Sarrebruck recueille Marguerite de Michel Legrand

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Sarrebruck. Saarländisches Staatstheater. 7-XII-2019. Michel Legrand (1935-2019) : Marguerite, musical en un prologue et deux actes sur un livret d’Alain Boublil, Claude-Michel Schönberg et Jonathan Kent. Mise en scène et chorégraphie : Pascale-Sabine Chevroton. Décor : Alexandra Burgstaller. Costumes : Tanja Liebermann. Lumière : André Fischer. Avec : Katja Reichert, Marguerite ; Stefan Röttig, Otto ; Julian Culeman, Armand ; Sybille Lambrich, Annette ; Nathanael Schaer, Lucien ; Robert Besta, Pierrot/Saurel ; Timo Verse, Hermann ; Ingrid Peters, Chanteuse ; Markus Jaursch, Georges, Manager ; Bettina Maria Bauer, Sue Lehmann, Tobias Berroth, Timo Verse, Ensemble. Chœur (chef de chœur : Jaume Miranda) et Orchestre du Saarländischen Staatstheater, direction musicale : Stefan Neubert

Choix audacieux que celui du Saarländisches Staatstheater de Sarrebruck : révéler à l’Allemagne la sulfureuse Marguerite de , en la confiant de surcroît à une metteuse en scène française.

Katja Reichert (Marguerite); Julian Culemann (Armand) | Foto: Martin Kaufhold

Fraîchement accueilli par la critique à sa création londonienne en 2008, eu égard principalement à son argument non-politiquement correct, Marguerite, après un petit tour de chant à Tokyo en 2009, en République Tchèque en 2011, trouve aujourd’hui son public. Cette comédie musicale mise en musique par sur un livret d’ et , ne dira pas grand chose au mélomane français, encore privé de cette Marguerite dont l’intrigue se déroule pourtant sur son sol. Marguerite appartient à la veine mélancolique de Legrand, guère prise au sérieux en France au-delà de la célébration de certains Parapluies de Cherbourg. Legrand a dû se contenter de naviguer d’opéra cinématographique en musical. Même son Dreyfus, créé à Nice sous l’ère Adam en 2014, hésite à porter haut son éventuel statut d’opéra.

Dialogues parlés, numéros dansés, micros HF…, mais l’argument de cette « comédie musicale » est des plus graves : la collaboration quasiment généralisée qui sévit en douce France à l’époque de la Seconde Guerre mondiale et notamment la « collaboration horizontale ». Écouter Marguerite c’est forcément avoir une pensée pour la diva wagnérienne Germaine Lubin, pour Danielle Darrieux (« Je n’étais qu’une femme amoureuse« ), pour Arletty (« Mon cœur est français mais mon c… est international« ).

Un bref prologue intemporel annonce la plongée des deux actes suivants dans ce temps sombre de l’Histoire de France. Marguerite est une Traviata du XXᵉ siècle, une chanteuse qui se dévoie avec l’occupant Otto, et qui rencontre le grand amour avec le pianiste Armand. Les ingrédients du roman de Dumas fils et de l’opéra de Verdi (dont avait signé une Traviata à l’Opéra de Nice en 2015) sont là, à la lettre près, que l’héroïne se voit contrainte d’écrire. Seule différence de taille : cette nouvelle Marguerite Gauthier est en pleine santé. Elle expirera, tondue, sous les coups de ceux-là mêmes qui collaborèrent.

, qui a rencontré le compositeur quelques mois avant sa disparition, empoigne avec passion un scénario qui n’omet rien des zones d’ombres de la zone occupée (marché noir, résistance, rafles…) et capable de saillies vachardes (« Ne sois pas si… Allemand », reproche Marguerite à son officier de la Wehrmacht).

Opernchor des Saarländischen Staatstheaters; Ensemble | Foto: Martin Kaufhold

Dans un cadre sans cesse remis en question, se meut un décor (tout aussi mouvant) fait de parois : convexes pour de nombreux effets de couloirs ou de rues, ou planes au fond pour ouvrir l’infini des perspectives. Faisant feu de tout bois des possibilités techniques étonnantes du petit Théâtre de Sarrebruck (une spectaculaire tournette multi-circulaire, capable de descendre des cintres en spirale avec protagonistes déjà en action, un plateau s’élevant dans les airs ou s’enfonçant dans le sol, comme à Bastille !), ne laissant pas une seconde de répit au jeu d’orgues, la mise en scène est celle d’un opéra. Deux heures d’horloge sans temps mort.

Signant également chorégraphie et saluts millimétrés, Pascale-Sabine Chevroton n’hésite pas à franchir le sacro-saint quatrième mur en envoyant sa « poule à boches » dans le public (frisson garanti) ou à lui faire brandir des portraits du maréchal Pétain. Assister à Marguerite en Allemagne, en temps de paix, au milieu de spectateurs pressés d’exprimer leur enthousiasme à leur voisin, n’est pas sans générer une troublante émotion. Seule réserve : on comprend mal pourquoi, au Staatstheater de Sarrebruck, sis dans le plus petit État allemand, la Sarre, qui a fait du bilinguisme français-allemand son objectif à très court terme, seuls les numéros chantés ont l’honneur de sur-titres.

Un grand soin a présidé aux choix musicaux et le public fond devant les atermoiements et le charme juvénile d’Armand, les dilemmes de Marguerite (merveilleux et ), l’engagement vibrant du touchant trio de résistants Annette/ Pierrot/Lucien (Sybille Lambrich, Nathanael Schaer, Robert Besta). On est à peine plus mitigé quant aux « méchants », rêvant à une voix plus noire pour l’Otto de Stefan Röttig, plus retorse pour le Georges de Markus Jaursch, ou plus séduisante encore pour la chanteuse walkyrienne (avec casque ailé joliment croqué par la costumière, Tanja Libermann) d’Ingrid Peters.

La phalange maison, réduite à une trentaine d’instrumentistes, dont deux synthétiseurs, conduite avec une attention émue par Stefan Neubert, joue la partition originale de Londres au fil de numéros qui alignent les beautés musicales : le fringant Jazz time fait carrément exception dans une tonalité générale où la part mélancolique du compositeur s’épanche à loisir : l’introduction, l’air de Marguerite « Püppchen aus Porzellan », l’élégant Quatuor « Früher « , l’ultra-prenant Trio « Wie Betrunken », le martial ensemble qui ouvre l’Acte II « Tag für Tag »… Seul le trop bref dernier numéro (qui reprend au seul piano le thème de « Püppchen aus Porzellan») nous a semblé bien contraignant pour un vrai finale. Le Chœur s’engage à fond dans cette belle partition qui est aussi un devoir de mémoire auquel seraient bien inspirés de s’adonner les théâtres français.

Crédits photographiques : © Martin Kaufhold

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Sarrebruck. Saarländisches Staatstheater. 7-XII-2019. Michel Legrand (1935-2019) : Marguerite, musical en un prologue et deux actes sur un livret d’Alain Boublil, Claude-Michel Schönberg et Jonathan Kent. Mise en scène et chorégraphie : Pascale-Sabine Chevroton. Décor : Alexandra Burgstaller. Costumes : Tanja Liebermann. Lumière : André Fischer. Avec : Katja Reichert, Marguerite ; Stefan Röttig, Otto ; Julian Culeman, Armand ; Sybille Lambrich, Annette ; Nathanael Schaer, Lucien ; Robert Besta, Pierrot/Saurel ; Timo Verse, Hermann ; Ingrid Peters, Chanteuse ; Markus Jaursch, Georges, Manager ; Bettina Maria Bauer, Sue Lehmann, Tobias Berroth, Timo Verse, Ensemble. Chœur (chef de chœur : Jaume Miranda) et Orchestre du Saarländischen Staatstheater, direction musicale : Stefan Neubert

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