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Claudio Cavina, le maître du madrigal italien

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En cette fin du mois d’août, le 30, nous avons appris la disparition de , un musicologue, l’une des plus belles voix de contre-ténor dans les années 1990 et, en tant que chef de l’ensemble , un interprète de la musique de réputé. Il aurait eu cinquante-huit ans au mois de septembre.

claudio cavinaNé en 1962, a étudié au Conservatoire de Bologne avec Candace Smith, puis il a poursuivi sa formation auprès de Kurt Widmer et de René Jacobs à la Schola Cantorum Basiliensis. Il est vite devenu l’un des plus importants falsettistes altistes italiens de sa génération, actif sur scène avec des groupes de musique ancienne de premier plan, tels que Clemencic Consort, Concerto Köln, Huelgas Ensemble, , Europa Galante, Al Ayre Espanol, Le Parlement de Musique et l’Ensemble Fitzwilliam. Il s’est vu inviter à de nombreux festivals prestigieux en Europe (Madrid, Barcelone, Paris, Ambronay, Genève, Bruges, Anvers, Utrecht, Amsterdam, Londres et Glasgow) et dans le monde (Tel Aviv, Tokyo, Mexico…).

Sa carrière de chanteur d’opéra lui a donné l’occasion de se produire, aux Arènes de Vérone en 1990, puis au théâtre La Fenice à Venise en 1994, dans L’Orfeo de Monteverdi, l’œuvre qui l’aura accompagné durant sa carrière et qui l’aura marqué profondément. En 1991 au Musikverein de Vienne, il a incarné le rôle de Muzio dans Costanza e fortezza de , interprété par Ensemble Gradus ad Parnassum et Trompeten Consort Friedemann Immer sous la baguette du chef . En 1994, Cavina a fait une tournée avec le Concerto Köln et Gustav Leonhardt. Il a également joué dans L’Atenaide de Vivaldi sous la direction de Fabio Biondi. En 1998, il a de nouveau chanté dans L’Orfeo de Monteverdi, cette fois-ci dirigé par René Jacobs au Teatro Goldoni à Florence. Il existe un enregistrement vidéo de ce dernier spectacle, où l’on voit Cavina non rasé et avec de longs cheveux tressés.

À partir de la fin des années 1980, Claudio Cavina a fait partie du groupe animé par Rinaldo Alessandrini. Avec celui-ci, il était la personne chargée de faire revivre les madrigaux de Monteverdi, Gesualdo, Marenzio, Luzzaschi et bien d’autres, signant des disques parus notamment chez Tactus, Opus 111 et Naïve. Parmi eux, signalons une remarquable série, très acclamée, dévolue aux Madrigaux de Monteverdi, pour laquelle Cavina a fait partie de l’enregistrement des Livres II, IV, V et VIII. On y est subjugué par la théâtralité, quasiment omniprésente, faisant la part belle à une large palette d’atmosphères qui imprègnent ces musiques.

Au milieu des années 1990, Claudio Cavina, voulant bénéficier de plus d’indépendance dans ses choix de répertoire, décide de fonder, avec la soprano Rosanna Bertini, sa propre formation qu’ils nomment La Venexiana (La Vénitienne). L’ensemble doit son nom à une comédie anonyme du XVIe siècle, découverte parmi les manuscrits conservés à la bibliothèque de Saint-Marc à Venise, un des ouvrages phares du théâtre italien de la Renaissance tant pour l’utilisation de la langue – le dialecte vénitien –, que pour sa présentation perspicace de la société locale et des mœurs. Souhaitant donner suite à cette tradition, La Venexiana a visé à porter, à travers ses exécutions, une attention particulière à la poésie comme aux subtilités du langage, adoucissant la relation (moins contrastée qu’on aurait pu le penser), entre le raffiné et le populaire, entre le sacré et le profane. Ainsi, elle a établi son propre style dans l’interprétation de la musique ancienne italienne : un mélange de déclamation textuelle, de rhétorique et de douceur méditerranéenne.

À la tête de sa phalange, Cavina a favorisé la combinaison, d’une part, d’un répertoire inédit basé sur ses recherches musicologiques et, d’autre part, des partitions de Monteverdi (dont ils ont joué la plupart des œuvres), utilisant avec soin les sources originales. Sous sa direction artistique attentive, le groupe – au début duo avec basse continue – a rapidement acquis une réputation mondiale comme l’un des principaux ensembles de musique ancienne, se produisant régulièrement dans les plus célèbres festivals et salles de concert. Le répertoire de La Venexiana s’étend à toute la dernière période du madrigal italien, entre la fin du XVIe siècle et le début du XVIIe.

L’année 2007 avait été marquée par une série de représentations consacrées à L’Orfeo de Monteverdi dans une version semi-scénographique. En même temps, Cavina avait enregistré cette œuvre en vue d’une parution au disque ; si cette gravure a remporté le Gramophone Classical Music Awards en 2008, elle n’égalise pas, en revanche, certaines interprétations de la même composition données par lui en public, par exemple celle proposée à Cracovie en 2013 au festival Misteria Paschalia. Pareil enthousiasme pour la représentation scénique d’Il ritorno d’Ulisse in patria, « à la fois poétique et profonde », mise à l’honneur à la Cité de la Musique en juin 2011.

La discographie de Claudio Cavina englobe plus de soixante-dix titres parus chez Accent, Arcana, Cantus, Deutsche Harmonia Mundi, Glossa, K617, Naïve, Opus 111, Sony Classical, Stradivarius et Tactus. La Venexiana a commencé à enregistrer en 1996 pour Opus 111 (Paris) et Cantus (Madrid). Depuis 1998, elle publie exclusivement chez Glossa. Cavina s’y produit dans un double rôle de chanteur et de chef. Ses réalisations des madrigaux de Barbara Strozzi, d’India, Luzzaschi, Marenzio, Gesualdo et l’enregistrement complet des Livres de madrigaux de Monteverdi ont été salués par la critique. Pour ces derniers, l’approche de Cavina diffère un peu de celle d’Alessandrini dont les gravures sont citées plus haut : l’exécution assurée par La Venexiana s’avère plus sophistiquée aussi bien pour l’expression que pour la combinaison des timbres des voix.

En 2010, l’album L’incoronazione di Poppea a été récompensé par la Clef du mois ResMusica. La même année, l’ensemble a présenté la création contemporaine d’Artemisia de , sortant un triple disque avec cette œuvre en 2011. Puis, en 2012, Cavina a dirigé La Giuditta d’Alessandro Scarlatti au festival Misteria Paschalia à Cracovie.

Outre l’interprétation de la musique de la Renaissance et du Baroque dans des spectacles historiquement éclairés, La Venexiana, avec Claudio Cavina à sa tête, a proposé des programmes comprenant du jazz, par exemple dans le programme « Round M : Monteverdi meets Jazz » dont l’enregistrement est sorti en octobre 2010. Par ailleurs, l’année suivante à Halle-sur-Saale, elle a mis à l’affiche un programme intitulé « Handel meets Jazz ».

La veille de Noël 2016, à son domicile, Claudio Cavina a été victime d’un accident vasculaire cérébral. Sachant qu’il vivait seul, il a fallu deux jours pour le retrouver. Il était allongé sur le sol et a été emmené dans un état critique à l’hôpital, où il est resté pendant plusieurs mois aux soins intensifs. Finalement, il est rentré chez lui, ne pouvant plus mener sa vie normale, se retrouvant en fauteuil roulant. Cavina a été complètement éloigné de la scène pendant plus de trois ans et demi. Pendant ce temps, sa chère Venexiana a poursuivi son activité sous la direction du luthiste Gabriele Palomba.

Claudio Cavina restera dans notre mémoire comme un homme modeste autant que passionné par son travail, vivant pour la musique et voulant partager la joie de ce qu’il faisant sur scène comme en studio.

Crédits photographiques : © Paola Reggiani  / La Venexiana

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