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Cristian Măcelaru, nouveau souffle pour l’Orchestre National de France

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Directeur musical de l’ dès cette rentrée 2020, developpe pour nous les orientations de son mandat et ses projets avec l’ensemble.

Cristian Macelaru cc Sorin PopaResMusica : Vous devenez le nouveau directeur musical de l’ avec un an d’avance sur la date initiale, comment appréhendez-vous ce poste ?

: L’Orchestre National de France et moi-même, dès l’annonce d’avancement de la fin de son contrat par le maestro Krivine, avons trouvé évident de débuter ensemble un an plus tôt que la date initialement prévue. La seule vraie question a été celle des disponibilités de planning pour que je puisse récupérer déjà toute une partie des concerts de cette saison. La pandémie et ses conséquences sur les salles du monde entier ont permis d’ouvrir des possibilités et de renégocier certaines de mes prestations quand elles n’étaient pas déjà tout simplement annulées. J’ai donc pu reprendre la majeure partie des soirs prévus pour , afin de dédier dès cette année un temps significatif à l’orchestre.

Le poste de directeur musical ne consiste pas seulement à diriger des concerts, il faut aussi être présent et donner du temps, non seulement pour planifier les saisons à venir, mais également pour définir le futur de la formation et ses orientations. Il faut être présent aussi pour écouter les nouveaux musiciens lorsqu’un poste est à pourvoir, et être là tant pour les dossiers à court terme que pour ceux sur la durée, telles que les tournées et les enregistrements. Je crois que nous avons tous été très heureux de trouver des solutions pour commencer ensemble dès cette rentrée.

RM : A la fin du mandat de , certains énonçaient l’idée que l’ONF devait se recentrer sur le répertoire français, voire s’imposer un chef français. est arrivé, mais a finalement peu traité ce pan du répertoire, qui est cependant maintenant inscrit comme l’un des piliers de la formation. Comment allez-vous chercher à le redévelopper ?

CM : L’ONF, pour quelqu’un de l’extérieur, a toujours eu cette identité française et ce son incroyable, qu’il a su maintenir dans la pleine tradition des chefs du passé, notamment celle de . Pour moi, jouer régulièrement de la musique française avec cet orchestre est donc une voie toute naturelle pour célébrer et confirmer cette tradition. Même s’il y a eu des périodes où il était moins joué, ce répertoire est dans l’ADN même de l’ensemble. Et comme je suis quelqu’un de très curieux, dès les premières discussions autour d’un potentiel contrat de directeur, j’ai passé énormément de temps à découvrir de nouvelles œuvres, afin des les inscrire dans les programmes.

Il y a plusieurs dangers pour la musique française, notamment celui de la limiter à Ravel et Debussy. Évidemment, ces deux compositeurs sont phénoménaux, mais ils ne peuvent représenter l’intégralité du répertoire. C’est pourquoi, dès mon concert d’ouverture, je débute bien par le Prélude de Debussy, mais apporte tout de suite une œuvre également passionnante et pourtant bien trop rare, avec la Symphonie n° 2 de Saint-Saëns. Il y a dans le XIXe siècle un incroyable vivier de partitions, pas assez mises en avant et trop écartées par les ouvrages germaniques de la même époque. Je crois que c’est une erreur, et s’il est si simple de programmer une symphonie de Mendelssohn ou de Schumann, je ne vois pas pourquoi il ne le serait pas d’un ouvrage qui a pour moi autant de valeur, comme la symphonie de Saint-Saëns. Elle provient quasiment de la même période, possède une véritable saveur, est aussi influencée par la musique de Beethoven, donc pourquoi n’est-elle pas plus couramment jouée ?

Christian Macelaru cc Christophe Abramowitz
Concernant la musique du XXe siècle, elle nécessite souvent de très grandes formations, qui définissent les innovations françaises de cette période pour créer ces superbes couleurs très sensuelles. Malheureusement, nous allons devoir attendre de pouvoir à nouveau utiliser ces grands orchestres pour développer ce répertoire. Donc, dans un premier temps, nous allons utiliser les moyens disponibles pour informer et montrer d’où cette musique provient, et quelles sont ses racines. Dans le même temps, je vais donc rechercher à renforcer l’identité de l’orchestre, en exploitant ses forces pour les montrer lors des tournées à l’étranger, et donner plus de visibilité au répertoire français en dehors des frontières, mais aussi en France.

RM : C’est en effet l’un des autres nouveaux piliers de l’orchestre, exporter sa musique par le biais de tournée en France et à l’étranger ?

CM : Il est difficile de savoir aujourd’hui quels projets vont être maintenus, mais il y a en effet la volonté de développer les tournées, notamment la tournée internationale. C’est un aspect très important, de rester l’un des ambassadeurs de l’identité et de la culture française, avec le besoin de se mettre en difficulté, en changeant de lieux tous les jours, quand il pourrait être si facile de rester dans le confort de l’Auditorium de Radio France. Les tournées sont particulièrement importantes pour la cohésion du groupe et la compréhension de ses particularités, mais elles sont aussi très importantes quand on s’inscrit dans une mission, pour représenter littéralement un orchestre-national-de-France. C’est pourquoi nous allons développer les concerts en France, en dehors de Paris, et également à l’étranger, avec pour première volonté de promouvoir la musique française du XIXe siècle.

RM : En plus du français, quels autres répertoires souhaitez-vous développer ?

CM : De ce point de vue, je pense que je suis assez différent d’autres chefs, car je ne veux définitivement pas me spécialiser. Pour moi, la chose la plus importante est d’être disponible pour diriger Bach, puis Mahler ou Boulez, pourquoi pas même lors du même concert. J’aime explorer toutes les voix, et je pense qu’il est encore plus important pour un orchestre que pour un chef de ne pas être cantonné à un répertoire.

Il faut absolument qu’un orchestre du XXIe siècle soit flexible et ouvert. Bien sûr, j’ai aussi des préférences, par exemple , une musique qui me touche particulièrement. Mais cela ne veut surtout pas dire que je vais forcer l’orchestre à jouer trop souvent ce compositeur. Je me sens également très proche de Brahms et de Stravinsky. Ce dernier est un fantastique artiste pour vous former à devenir toujours meilleur, tant ses œuvres vous force à revenir, en plus d’une maîtrise implacable, à une incroyable forme d’élégance. Il est aussi important de maintenir les chefs-d’œuvre au programme de toutes les formations, Brahms, Mozart, ou bien sûr Beethoven, dont j’ai dirigé toutes les symphonies lors d’un cycle à Philadelphie.

En plus de ce que je viens de citer, si je devais garder une seule pièce à diriger dans ma vie, ce serait sans doute Daphnis et Chloé de Ravel. En espérant qu’il me reste plus de temps, il y a certaines œuvres que je n’imagine pas d’arrêter de diriger, et encore tant d’autres que je dois intégrer !

RM : Et concernant le répertoire contemporain ?

CM : Ce répertoire m’importe beaucoup, c’est d’ailleurs pourquoi je suis directeur du Festival de musique moderne de Cabrillo, en Californie, depuis 2017. Il est bien sûr plus focalisé sur la et n’hésite pas à déborder sur le jazz, sur lequel je vais aussi à l’occasion. C’est de là qu’est ressorti l’album récent chez Decca avec Wiston Marsallis et , dont nous aurions dû présenter les œuvres en juin dernier à Paris. Je dirige également beaucoup de musique contemporaine, plus germaniques, avec l’Orchestre de la WDR de Cologne.

A Paris, l’un des mes premiers concerts était composé du Concerto pour violoncelle de Dusapin, créé quelques mois plus tôt par et moi-même à Chicago. A la fin de sa vie, j’ai aussi travaillé avec , qui m’a inculqué l’importance de promouvoir la musique d’aujourd’hui. Mais pour moi, il ne faut pas l’intégrer n’importe comment et savoir comment la faire correspondre à l’identité et au répertoire même d’un orchestre. Toutes ces musiques doivent trouver un véritable équilibre, tant pour les musiciens que pour le public.

Cristian-Macelaru_in-Chautauqua_cc Luigi Beverelli
RM : Comme beaucoup de chefs de concert, on ne vous voit pas beaucoup à l’opéra. On imagine le manque de temps, mais allez-vous aussi diriger l’Orchestre National de France en fosse, au Théâtre des Champs-Elysées ou à l’Opéra Comique par exemple ?

CM : L’opéra est très important dans ma vie, mais en effet, purement à cause du manque de temps, j’en dirige très peu. Lorsque j’ai débuté ma carrière, j’ai eu le choix entre devenir assistant au Deutsche Oper Berlin ou au . J’ai choisi le Philadelphia, car j’adorais particulièrement le son et la puissance de cet orchestre, et forcément, cela a influencé ma trajectoire vers le fait de devenir un chef de concert. Être aujourd’hui à l’ONF me permettra de le diriger aussi en fosse et je suis très impatient des projets à venir avec cet ensemble sur l’opéra.

RM : Avez-vous aussi des projets discographiques avec l’ONF ?

CM : A l’heure actuelle je ne peux pas encore me positionner car nous sommes en discussion, mais rien n’est encore définit et la situation financière de chacun dans l’avenir bloquera peut-être des projets. D’un autre côté, il faut précisément savoir ce que l’on veut et comment l’on veut enregistrer, car je regrette la masse d’enregistrements commerciaux à paraître, et privilégie bien plus ce que l’on pourrait appeler la préservation de l’art.

Si vous restaurez une peinture, vous devez y prendre énormément de temps et d’attention, dans le but de préserver l’œuvre et de lui redonner toute sa force, en évitant qu’elle s’abîme. Ce n’est qu’après que l’on peut aussi chercher à faire de l’argent avec, mais ça ne doit définitivement pas être le but initial. J’ai le même point de vue avec l’enregistrement : cela coûte très cher, peu rapporter un peu, mais a pour moi l’intérêt premier de préserver l’art, d’être un moment pour capter dans le temps un orchestre et des artistes qui jouaient de cette façon. Il ne faut pas que ce soit juste une version de plus, il faut que cela apporte à la discographie déjà existante.

RM : En plus de directeur musical de l’ONF, vous êtes également, depuis la saison passée, premier chef au WDR Symphonieorchester Köln, comment allez-vous équilibrer ces deux positions ?

CM : Il est intéressant de relever que ces deux orchestres font parties intégrantes de radios, l’un de Radio France et l’autre de la WDR. Pourtant, malgré ce fait, les deux formations sont très différentes. Le répertoire que je vais explorer d’un côté me servira évidemment à l’autre et vice-versa, mais mon plan n’est définitivement pas de jouer les mêmes œuvres avec l’un et l’autre, ni encore moins de proposer les mêmes programmes avec les deux, comme le font beaucoup de chefs internationaux. Je n’ai jamais réfléchi de cette façon, au désespoir de mon manager d’ailleurs, qui aurait adoré que je dirige une centaine de pièces par saison, ou parfois une pièce cinq ou six fois d’affilée avec autant de formations différentes. Je répète très rarement deux fois une même pièce d’affilée, et cela n’arrivera à mon avis qu’à de très rares occasions dans l’avenir.

Ma réflexion est véritablement concentrée autour d’un projet artistique unique par orchestre, non seulement pour apporter du challenge aux musiciens, mais aussi par rapport au public de chaque formation. Bien sûr, si je découvre une œuvre fantastique à Paris, par exemple la Symphonie n° 2 de Saint-Saëns, je serai très heureux de la reprogrammer une ou deux saisons plus tard à la WDR pour la faire découvrir aussi là-bas, c’est d’ailleurs déjà prévu !

Crédits photographiques : © Christophe Abramowitz / Radio France (Portrait) ; © Sorin Popa (Concert) ; © Luigi Beverelli (avec Wiston Marsallis)

Lire aussi :

Premier concert de Cristian Măcelaru en tant que directeur musical de l’ONF

 

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  • antoine martin

    Interessante interview d’un chef finalement très peu connu en France … et on espère vraiment qu’il va mettre au programme la musique française qui devrait étre au cahier des charges des orchestres français de Radio : cf le travail outre manche quant à leur répertoire si joué et enregistré .
    Un cycle « symphonie française » doit etre démarré en urgence à la place des cycles Mahler ou Bruckner trop courus .
    Quid des symphonies de Dukas, Roussel, Chausson, Ropartz ou Magnard ?
    Jeter un coup d’œil et d’oreilles aux très belles partitions d’un Roger Ducasse ou d’un S Nigg et de tant d’autres .
    Les années Krivine ont été là très décevantes .

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