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Anne Teresa De Keersmaeker : incarner une abstraction

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Anne Teresa De Keersmaeker : Incarner une abstraction. Édition bilingue français/anglais. Texte français établi avec Jean-Luc Plouvier. Éditions Actes Sud. 108 pages. 11 euros. Septembre 2020

 

Un traité en cinq définitions de l’art de chorégraphier, par la plus grande chorégraphe belge, . 40 ans de carrière illustrés en quelques exemples lumineux lors d’une conférence donnée au Collège de France en 2019.

expliquée par elle-même, quoi de plus limpide ? Ce texte a fait l’objet d’une conférence prononcée par la chorégraphe au Collège de France le 10 avril 2019. Celle-ci s’inscrivait dans le cycle de master classes et de conférences « Le Collège de France reçoit l’Opéra national de Paris à l’occasion de son 350ᵉ anniversaire », organisé avec le soutien de la Fondation Hugot du Collège de France.

Dans son avant-propos la chorégraphe indique que pour parler de son travail, elle a voulu répondre à la question « chorégraphier, qu’est-ce que c’est ? », mais qu’après 40 ans de métier, ce ne sont pas moins de cinq réponses qui lui sont venues à l’esprit. Ces cinq réponses structurent son intervention comme autant de chapitres qui permettent d’aborder les différentes périodes ou facettes de son œuvre.

La première réponse, qui donne aussi son titre à l’ouvrage, est « incarner une abstraction ». Une définition empruntée au sculpteur Constantin Brancusi, qui lui permet de balayer en quelques mots le qualificatif « minimaliste » que l’on attribue trop souvent, et, selon elle, de manière trop réductrice, à son travail. Pour illustrer ses « premières tentatives pour négocier entre abstrait et concret », elle cite Fase et Rosas danst Rosas, ses deux premières pièces. Elle avoue avoir « trouvé des manières plus souples de faire négocier l’écriture et les corps humains » en s’intéressant à la construction géométrique de l’espace, par exemple, dans Drumming ou dans Rain. Cette « calligraphie de l’incarnation » est selon elle illustrée dans Violin Phase, l’une de ses premières pièces, datant de 1981, qu’elle interprétait encore elle-même il y a peu. Comme lors de la conférence, chaque chapitre est émaillé de propositions de liens vers le site Internet permettant de visionner des extraits des spectacles cités.

La deuxième définition propose « d’organiser le mouvement dans le temps et l’espace », notamment à partir du corps ordinaire, dont elle définit un axe horizontal et un axe vertical, qui lui servent de méthode pour définir un vocabulaire kinétique. Elle illustre cette fois son propos avec les Slow walks, marches lentes organisées dans les rues de Bruxelles ou de Paris et dont elle a repris le principe dans Golden Hours, l’un de ses derniers spectacles. Là aussi, un extrait du spectacle est accessible en ligne.

« Défier la gravité » est la troisième définition qui permet à la chorégraphe d’évoquer son admiration pour , dont elle montre un extrait de la mise en scène de l’Orfeo de Monteverdi. La joie enfantine de « faire sauter et faire tourner », à laquelle elle raccroche la notion d’axe vertical et horizontal, forme la quatrième définition proposée par la chorégraphe, illustrée, par exemple, par Piano Phase, variation sur la marche en tournant sur la musique de .

La cinquième et dernière définition « Chorégraphier, c’est célébrer notre humanité » permet à la chorégraphe d’évoquer les puissantes rencontres artistiques qu’elle a fait tout au long de sa carrière. La plasticienne est l’une de celles-ci. Ensemble, elles ont collaboré pour Cesena, créé en juillet 2011 dans la Cour d’honneur du Palais des Papes à Avignon. Mais c’est dans le compagnonnage avec la musique et les danseurs qui font partie de sa compagnie que la chorégraphe puise son inspiration toujours renouvelée. Deux éléments fortement présents dans l’étude de cas qu’Anne Teresa De Keersmaeker propose pour conclure autour des Six Concertos brandebourgeois qu’elle qualifie de « spectacle de récapitulation » dans lequel on retrouve des traces de presque tout son parcours. Trois extraits vidéo sont ici encore proposés pour illustrer ses propos.

Il pourrait paraître surprenant que ce texte clair, modeste et d’une remarquable intelligence ait été publié dans la collection « Le souffle de l’esprit » qui publie des textes de laïcs ou de religieux, de croyants, d’athée ou d’agnostiques, invitant à la prière, la réflexion ou la méditation. Bien au contraire, car la chorégraphe, familière de la pensée analytique occidentale qui fonde son travail chorégraphique, musical ou géométrique, s’est aussi intéressée aux pensées orientales et notamment à la philosophie traditionnelle chinoise. Une forme d’élévation qui lui donne la latitude nécessaire pour rester ouverte au merveilleux.

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Anne Teresa De Keersmaeker : Incarner une abstraction. Édition bilingue français/anglais. Texte français établi avec Jean-Luc Plouvier. Éditions Actes Sud. 108 pages. 11 euros. Septembre 2020

 
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