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Les premiers enregistrements de Kirill Petrenko à Berlin réunis en coffret

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Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Symphonies n° 7 et n° 9. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Symphonies n° 5 et n° 6. Franz Schmidt (1874-1939) : Symphonie n° 4. Rudi Stephan (1887-1915) : Musique pour orchestre. Marlis Petersen, soprano ; Elisabeth Kulman, mezzo-soprano ; Benjamin Bruns, ténor ; Kwangchul Youn, basse ; Chœur de la Radio de Berlin ; Orchestre philharmonique de Berlin ; direction : Kirill Petrenko. 5 CD + 2 Blu-Ray Berliner Philharmoniker. Enregistrés les 24 août 2018, 23 août 2019, 9 mars 2019, 23 mars 2017, 13 avril 2018 et 21 décembre 2012 à la philharmonie de Berlin. Notice bilingue (allemand, anglais). Durée totale : 4h05’08’’ (+ un entretien de 49’ entre le chef et divers musiciens de l’orchestre)

 

Venant après une décevante Pathétique d’ailleurs reprise dans ce coffret, les enregistrements de concerts dirigés par et réunis dans ce luxueux ensemble témoignent de l’inflexion stylistique majeure que le chef des berlinois apporte à son orchestre.

Orchestre-philharmonique-de-Berlin_Kirill-PetrenkoCinq ans après sa nomination surprise comme successeur de sir Simon Rattle à la tête des Berlinois, jusque-là surtout connu comme génial chef de fosse est le héros de ce nouveau coffret, luxueusement présenté comme toujours, que l’orchestre lui dédie. Cinq CD au minutage assez chiche sont complétés par deux Blu-Ray qui permettent de voir les concerts et de suivre des entretiens entre le chef et plusieurs musiciens de l’orchestre (dont et le violoncelliste Johannes Quandt notamment).

Si l’on ne saurait mettre en doute l’évidente entente, quasiment osmotique, entre les Berlinois et leur nouveau directeur, le résultat laisse cependant plus mitigé. La Symphonie n° 7 de qui ouvre le coffret est très révélatrice. Petrenko choisit quasiment toujours des tempos d’une extrême rapidité, mène l’orchestre à la cravache et insuffle une énergie surabondante et communicative à l’ensemble. Incontestablement, le résultat fait de l’effet et la « standing ovation » qui suit ce finale pris sur un tempo d’enfer en atteste. Reste que cette surtension permanente qui répond à une gestique particulièrement démonstrative (Petrenko termine tous ces concerts ruisselant et visiblement épuisé) souffre de roideur. Dans des tempos tout aussi rapides, Carlos Kleiber avec les Viennois (DG) parvenait à une souplesse presque dansante, qui demeure un des miracles du disque et qui manque à cette démonstration de virtuosité orchestrale dont les limites sont tangentées dans un finale aux timbres âpres. Cette impression se retrouve dans une Symphonie n° 9 là encore survoltée sinon survolée (à peine une heure au total) ; sans remonter à la légendaire version de Furtwängler, encore que son souvenir hante légitimement tous ses successeurs, la comparaison avec la très belle intégrale de Rattle chez le même label joue en défaveur de Petrenko, tant le génial chef anglais insufflait une myriade d’inflexions et de détails qui rendaient sa lecture fascinante.

Les deux CD suivants sont consacrés aux deux dernières symphonies de . Je ne reviendrai pas sur la Symphonie n° 6 précédemment en un CD isolé que Stéphane Friédérich qualifiait sévèrement de « disque inutile ». Mais la Symphonie n° 5 montre Petrenko fidèle à lui-même ; l’énergie est impressionnante et le finale « arrache » sans aucun doute. Reste que la dimension tragique que dévoilait Mravinski, le raffinement de Karajan et même Gergiev – tous deux avec les Viennois, la tension de Jansons, font ici défaut. Néanmoins on ne peut que saluer la perfection des solos instrumentaux que Petrenko obtient de ses musiciens manifestement acquis à sa cause.

Le dernier CD apparaît le plus original par son programme et le plus intéressant de ce fait ; il montre la voie sur laquelle Petrenko souhaite engager son orchestre (dans un entretien, le chef confirme s’inspirer de la liste des programmes dirigés par Wilhelm Furtwängler dans l’entre-deux guerres pour ressusciter un répertoire oublié). La rare Musique pour orchestre de , ce compositeur allemand mort trop jeune sur le front de l’est en 1915 est une partition qui annonce un tournant esthétique entre un langage encore redevable au post-romantisme et à son grand orchestre et une future « objectivité » qui s’exprime par l’abstraction du titre, la concision de la forme (15’ au total) et une écriture qui fait un trait d’union entre Reger et Hindemith. Ce concert de 2012 est d’autant plus intéressant que c’est par lui que Petrenko a conquis le cœur des musiciens berlinois. Enfin l’admirable Symphonie n° 4 de Franz Schmidt que Petrenko analyse avec finesse dans son entretien comme à la fois symphonie, cycle de variations et palindrome musical (le final n’est que la reprise en quelque sorte inversée du premier mouvement) surprend, tant les Berlinois s’aventurent ici dans le pré carré de leurs éternels rivaux viennois. Petrenko montre une maîtrise absolue de la forme mais la vivacité de ses tempos (il exécute l’œuvre en 40’ quand la plupart des versions concurrentes en requièrent 50) surprend là encore; la perfection ses solos instrumentaux (trompette, violoncelle) impressionne toujours mais nous avouons rester fidèle à la référence inoubliable laissée par Zubin Mehta avec les Wiener Philharmoniker en 1971 (Decca) illuminée par le solo de violoncelle d’Emmanuel Brabec, voire aux gravures du regretté Kreizberg ou de Welser-Möst.

Une fois ce coffret refermé, on s’interroge néanmoins. Tempos généralement très rapides, tension permanente, sonorités brillantes, l’orchestre semble conquis, le public impressionné par ce show spectaculaire. L’écoute « à froid », sans l’adrénaline du direct, laisse plus dérouté qu’enthousiasmé et toujours perplexe sur le choix d’un chef d’opéra pour diriger un tel orchestre. Il serait certes présomptueux de remettre en cause le choix des musiciens dont les affinités avec leur nouveau chef semblent bien réelles, mais cela ne suffit pas pour conférer aux interprétations réunies sur cet album une légitimité musicale qui place le couple BPO-Petrenko au niveau de ceux formés précédemment par l’orchestre avec Rattle, Karajan ou Furtwängler. Espérons que le temps et l’approfondissement donneront raison à ce choix.

 

Inutile Pathétique par Kirill Petrenko à Berlin

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Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Symphonies n° 7 et n° 9. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Symphonies n° 5 et n° 6. Franz Schmidt (1874-1939) : Symphonie n° 4. Rudi Stephan (1887-1915) : Musique pour orchestre. Marlis Petersen, soprano ; Elisabeth Kulman, mezzo-soprano ; Benjamin Bruns, ténor ; Kwangchul Youn, basse ; Chœur de la Radio de Berlin ; Orchestre philharmonique de Berlin ; direction : Kirill Petrenko. 5 CD + 2 Blu-Ray Berliner Philharmoniker. Enregistrés les 24 août 2018, 23 août 2019, 9 mars 2019, 23 mars 2017, 13 avril 2018 et 21 décembre 2012 à la philharmonie de Berlin. Notice bilingue (allemand, anglais). Durée totale : 4h05’08’’ (+ un entretien de 49’ entre le chef et divers musiciens de l’orchestre)

 
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