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L’Ircam et l’Ensemble C Barré célèbrent la jeune création au Centre Pompidou

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Paris. Centre Pompidou. Grande Salle. 18-III-2021. « Mécaniques de l’intuition » : Francisco Alvaro (né en 1984) : Je ne suis qu’une voix (2020) ; Giulia Lorusso (née en 1990) : Fabrica (2020) ; Miquel Urquiza (né en 1988) : Lavorare stanca (2020) ; Francesca Verunelli (née en 1979) : Five Songs (Kafka’s Sirens) (2016). Ensemble C Barré. Direction : Sébastien Boin et Guillaume Bourgogne. Réalisation informatique musicale : Benjamin Lévy (Ircam) et Charles Bascou (gmem CNCM-Marseille)
Concert sans public diffusé en ligne sur la chaîne YoutTube de l’Ircam

Un thème – la relation de l’humain et de la machine – plus deux jeunes compositrices, deux jeunes compositeurs, un ensemble à l’instrumentarium original et l’électronique égalent un très beau concert intitulé « Mécaniques de l’intuition ». Au programme, quatre œuvres, dont trois créations mondiales. L’occasion de se dire qu’un printemps prometteur est bel et bien là.

Signe des temps, dans Je ne suis qu’une voix (2020) du compositeur chilien et espagnol (né en 1984), l’humanité semble s’excuser de régner encore… Et d’abdiquer devant une intelligence artificielle, sa fille, qui la surpasse un peu plus chaque jour. Je ne suis plus que… : un drame se joue ici, entre une voix de synthèse qui peine à exister, des interprètes sur scène qui, symboliquement, lui donnent corps, et une électronique faisant le lien entre les deux. Le drame d’une voix qui ne peut dire qu’elle n’est qu’une voix. Justement, les ennuis commencent lorsque le texte entendu fait se demander à la voix qui elle est et si elle peut s’affranchir. Et le monologue initial, parfaitement intelligible, s’altère peu à peu en perdant le sens du propos puis celui de la diction. A la fin ne se perçoit plus que le son. Les douze musiciens soulignent la violence de cette transformation graduelle et l’émiettement du discours. Derrière eux sont projetées sur grand écran des images plus ou moins abstraites qui évoquent l’univers du film Interstellar. Dans le troisième et dernier moment, l’IA prend totalement la main en produisant un nouveau langage, panachage de sons acoustiques et électroniques. Un bref silence puis la voix conclut sur cette annonce : « coup de pub aux réalités de demain. » Un drame, mais point de pathos : il ne s’agit pas d’une pièce politique, mais bien d’une œuvre esthétique où s’explorent les chemins ouverts par les nouvelles technologies, à la plus grande gloire de la musique.

Le chef descend de scène et laisse la place à son homologue . Dans Fabrica (2020) de l’Italienne (née en 1990) se confrontent aussi un groupe de musiciens et un « environnement musical virtuel ». Sons et images se suivent et se répondent indéfiniment dans une odyssée qui devient le centre de l’opus. Sur l’écran, des lignes de couleur, comme des chaînes d’ADN, s’enroulent, s’éloignent et se rapprochent, tandis que, parallèlement, le son diminue ou s’amplifie. « Welcome in the virtual world ! », a-t-on envie de s’exclamer en inversant le propos du patriarche Morpheus accueillant Neo, le héros de Matrix. Mais, même si la richesse de la composition et la somptuosité des timbres sont manifestes, ce va-et-vient exploité sur la durée finit par tourner au procédé et peut lasser. Fabrica est également une invitation à un voyage tridimensionnel proposé par la compositrice, l’artiste-designer et le réalisateur en informatique musicale .

Alors que dans Je ne suis qu’une voix, aucun instrument acoustique ne se laisse vraiment identifier individuellement, tous, musiciens et électronique étant fondus dans une masse en constante transformation, Lavorare stanca (2020) de l’Espagnol (né en 1990) est un hommage à la virtuosité acquise par un long et fastidieux travail (le sens de lavorare stanca). Les douze musiciens se lancent dans une course jubilatoire qui relève du jeu collectif et du collage, à l’instar de la Sinfonia de Berio, mais sans les voix. Un véritable tourbillon où l’on se plaît à identifier telle citation et à rire quand, par exemple, se télescopent de manière vertigineuse « la Marseillaise » et « l’Internationale ». On ne peut qu’être admiratif à la fois de l’inventivité d’une écriture très précise et de la maîtrise absolue des instrumentistes. Un art consommé et à consommer sans modération !

(née en 1979) nous invite à écouter cinq « chansons » instrumentales, paradoxe contenu dans le sous-titre de Five Songs (Kafka’s Sirens), de 2016. Dans le court texte de référence, Le Silence des sirènes, Kafka parle en effet d’une arme plus terrible encore que le chant des sirènes : c’est leur silence. Ainsi entend-on des « voix », qui sont pensées comme les indices d’une absence de voix : la mélodie tremblotante du saxophone baryton jouant sur les harmoniques et rappelant la thérémine ou la scie musicale, les surgissements de la contrebasse dans l’extrême grave, les arpèges suraigus et très métalliques de la harpe, ou encore les accords glissandi de la guitare. L’instrument devient voix en sortant de son jeu habituel et le groupe lui-même produirait un son proche de l’électronique. Là encore, rien ne se perd, tout se transforme ! Cette pièce étonnante, très douce, très agréable et en même temps toujours à la limite de la cassure, est bien faite pour l’, qui marie les timbres de manière inédite.

Crédit photographique : © Hervé Veronese / Centre Pompidou

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