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Pelléas et Mélisande sur instruments d’époque à l’Opéra de Lille

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Lille. Opéra de Lille 22-III-2021. Claude Debussy (1862-1918) : Pelléas et Mélisande, opéra en cinq actes ; livret de Maurice Maeterlinck ; mise en scène et scénographie, Daniel Jeanneteau ; Collaboration artistique et lumière, Marie-Christine Soma ; costumes Olga Karpinsky ; vidéo Pierre Martin. Pelléas, Julien Behr ; Mélisande, Vannina Santoni ; Golaud, Alexandre Duhamel ; Geneviève, Maris-Ange Todorovitch ; Arkel, Jean Teitgen ; Le médecin, Damien Pass ; Yniold, Hadrien Joubert de la maîtrise de Caen ; Un berger, Mathieu Gourlet ; Un chevalier, Thomas Baelde ; Trois mendiants, Gil Hanrion, Christophe Maffeï, Mathieu Septier ; Trois servantes, Charlotte Baillot, Virginie Fouque, Gwénola Maheux ; Une petite fille, Ida Beal. Chœur de l’Opéra de Lille ; Orchestre Les Siècles ; direction : François-Xavier Roth
Spectacle enregistré sans public et diffusé sur Operavision

C’est le premier spectacle que l’Opéra de Lille donne à voir depuis le premier confinement, il y a un an déjà. Capté sans public les 20 et 22 mars, l’opéra Pelléas et Mélisande, le seul ouvrage lyrique achevé de , est retransmis sur OperaVision pendant six mois.

Il importait à , qui vient de prendre la direction de l’Atelier lyrique de Tourcoing, de donner l’opéra de Debussy sur instruments d’époque, avec son Orchestre qui le joue pour la première fois. Le chef a lui-même supervisé la nouvelle édition d’une partition qui tient compte désormais de l’intégralité des scènes et des interludes. Entouré d’une troupe de chanteurs qu’il connait bien et en collaboration avec le metteur en scène et spécialiste de Maeterlinck , semble avoir réuni toutes les conditions « pour arriver jusqu’à la chair nue de l’émotion », comme le dira lui-même .

En ce sens, on ne peut qu’adhérer à la mise en scène et scénographie très épurée de Jeanneteau qui préserve le mystère dans son entièreté. Ce dernier conçoit pour les cinq actes de l’opéra un espace unique et nu, avec en son centre une vasque qu’on imagine remplie d’eau. Elle est tout à la fois source et fontaine attirant la lumière où évoluent les personnages mais aussi gouffre et trou noir où s’ensevelira Pelléas lorsqu’il tombe sous les coups de Golaud à la fin du quatrième acte. Pas de tour, donc, pour la première scène du troisième et peu de ligne verticale dans cette vision accentuant le mystère des profondeurs, où Jeanneteau entretient le mouvement et la fluidité à travers une conduite d’acteurs très soignée. Restent les ressorts de la lumière, noir-soleil-noir au centre de la symbolique de Maeterlinck, et ceux de la vidéo avec cette vision évanescente de la femme s’élevant au-dessus de l’eau lors des premières minutes du prélude. « Je ne sais ni son âge ni qui elle est ni d’où elle vient », dit Golaud s’agissant de Mélisande qui, dans la forêt où il la trouve, a l’apparence d’une « SDF », plus rebelle que fragile : une Mélisande sans sa longue chevelure blonde, comme l’avait déjà osé Bob Wilson il y a quelques années ; une Mélisande dont le personnage mute selon ses choix vestimentaires. Elle est en robe rouge brillante, au côté de Geneviève, durant les deux premiers actes. Moins fébrile qu’il n’y parait, elle enfile sous nos yeux un pantalon et une chemise blanche durant le prélude du troisième acte (scène de la tour) pour se rapprocher de Pelléas. Elle gît à même le sol dans le dernier acte, vêtue d’un pull rouge usagé, « SDF » toujours, mais à laquelle Jeanneteau confère in fine une dimension mystique.

L’orchestre est en phase avec le plateau, vibratile et mouvant sous la conduite énergétique de son chef : sensualité des timbres (flûte et hautbois très caressants), flexibilité des lignes et textures soyeuses, les cordes en boyaux aidant. Les couleurs des vents sont avivées, mises au service de la dramaturgie comme ces cors au spectre riche qui peuvent devenir menaçants ou le grain des bassons particulièrement sombres et saisissants dans la scène des souterrains. On sait l’importance des interludes, musique de « passage » d’une scène à l’autre que Debussy avait du rajouter à sa partition et auxquels François-Xavier Roth apporte un soin particulier, laissant transparaitre dans la pâte orchestrale l’influence wagnérienne qui les traverse.

Rompue à l’art de la déclamation debussyste, la soprano est vocalement éblouissante, incarnant une Mélisande plutôt déterminée dans ses choix, avec cette pointe d’agressivité qui surprend lors de sa première réplique désormais célèbre. /Golaud déploie quant à lui une riche palette de timbres au gré des situations et revirements psychologiques du personnage, sans jamais altérer la qualité de sa diction. Bien conduite, sa scène avec le petit Yniold (Hadrien Joubert de la Maîtrise de Caen) à la fin du troisième acte est d’une rare intensité. La lecture de la lettre de Golaud est décidément un exercice périlleux pour la mezzo qui entre en scène au premier acte avec très peu de soutien de l’orchestre. peine à trouver l’équilibre entre le « récit » et la phrase lyrique, sa voix longue et difficile à dompter trouvant un contexte plus favorable dans la scène suivante. Rarement Arkel aura été si bien servi et compris qu’à travers la voix de , basse somptueuse à la diction soignée incarnant ce vieux sage dont la réputation d’homme intègre est ici un rien malmenée. Superbes également dans leur projection et leur rayonnement, les voix de basses de Damien Pass/Le médecin et de Mathieu Gourlet/Le berger. Face à Mélisande, Pelléas semble à la fois plus fragile et plus fuyant encore, victime lui aussi et pénétré de mauvais pressentiments. Joliment timbré, clair et aérien, le ténor de est touchant, pour qui Debussy écrit les deux seuls « airs » de la partition. Il nous émeut aux larmes dans le second – l’orchestre en apesanteur n’y est pas pour rien – avant de succomber sous l’épée de Golaud.

Obsession de la fuite et drame de la fragilité, le « Pelléas » de Jeanneteau fonctionne à merveille, servi par un casting de rêve et un orchestre au plus près des couleurs de Debussy.

Crédit photographique : Frédéric Lovino

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