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À l’Opéra Royal de Wallonie, une fille du régiment pétrie d’humour et de fraîcheur

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Liège. Opéra Royal de Wallonie.19-VI-2021. Gaetano Donizetti (1797-1848) : La Fille du régiment, opéra-comique en deux actes sur un livret de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges et Jean-François Bayard (version originale en français). Mise en espace scénique et lumières : Marie Lambert-Le-Bihan. Avec : Jodie Devos (Marie) ; Lawrence Brownlee (Tonio) ; Pietro Spagnolii (le sergent Sulpice) ; Julie Pasturaud (la marquise de Berkenfeld) ; Patrick Delcour (Hortensius / la duchesse de Crackentorp) ; Marc Tissons (un caporal) ; Benoît Scheuren (un paysan) ; Benoît Delvaux (le notaire) ; Chœurs de l’Opéra royal de Wallonie (direction : Denis Segond) ; Orchestre symphonique de l’Opéra royal de Wallonie, direction : Jordi Bernàcer. Disponible en streaming gratuit sur le site operadeliège.be jusqu’au 27 juin 2021

L’Opéra Royal de Wallonie propose une rafraichissante Fille du régiment de Donizetti avec une distribution des plus convaincantes, dans une mise en scène humoristique et efficace signée .

La Fille du régiment fut sans doute l’un des plus grands succès de Donizetti en France, à la fois par le patriotisme de son livret, véritable ode à la Nation, que par l’impact direct de ses mélodies entrainantes et faciles à mémoriser par leurs gimmicks récurrents. L’action ridiculise les us et coutumes de l’Ancien Régime autrichien et célèbre les amours contrariées de la vivandière Marie (adoptée par toute la troupe des grenadiers) avec le berger tyrolien « ennemi » Tonio ; l’intrigue débouche sur un happy end quelque peu prévisible mais bon-enfant.

Ce spectacle devait initialement être porté à la scène par Corinne et Gilles Benizio, les inénarrables Shirley et Dino des Achille Tonic, mais par le dispositif imposé au gré des circonstances pandémiques, la direction de l’Opéra Royal de Wallonie a opté in fine pour une mise en espace semi-scénique, à la lumière de la récente et très réussie Traviata, dans un tout autre genre dramatique. joue ouvertement la carte du pastiche spirituel et de la dérision, un peu comme si ce parfait exemple d’opéra-comique à la française anticipait de quelques années les opéras-bouffes d’Offenbach, avec une satire sociale, voire politique, à peine voilée malgré la relative faiblesse du livret, ici remis au goût du jour… Par exemple, à l’énoncé des prénoms des soldats du régiment, celui-ci tient plus de la légion étrangère que d’un bataillon de grenadiers made in France. Il arrive même qu’au fil de cette adaptation des dialogues on y « djôse» (discute) en dialecte wallon liégeois, au vu de la francophilie irrépressible de la Cité ardente… Les légers accents de certains protagonistes, méridional pour l’excellent en sergent Sulpice, ou anglo-saxon pour le sensationnel en Tonio demeurent ainsi, au fil des conversations, des plus plausibles. Et celui, caricaturalement germanique de travesti en duchesse de Crackentorp à l’orée du second acte est carrément désopilant.

La distribution vocale et scénique est irréprochable. retrouve son cher public liégeois avec une ferveur lustrale, une présente scénique ravageuse, une pureté d’émission diamantine. La voix a certes encore gagné en rondeur et puissance, mais toujours parée de ses aigus ensorcelants et des magnifiques atours de coloratures émises avec une déconcertante facilité. La soprano belge installée à Paris réussit l’exploit peu banal de rester séduisante en chantant délibérément faux au fil des séances – parodiques – d’initiation à l’étiquette et à la romance autrichiennes au début du second acte…. Son enthousiasme gourmand et son sourire ravageur font plaisir à voir après cette période de disette culturelle : elle remporte ainsi un triomphe certes attendu mais mille fois mérité.

Face à elle, le ténor Lawrence Browlee, spécialiste du répertoire belcantiste et déjà acclamé sur la scène mosane voici deux ans pour son incarnation de Lord Talbot (dans I Puritani de Vincenzo Bellini en 2019), demeure un parfait exemple de style, par son incroyable pureté d’émission, son légato parfait, l’égalité du timbre au gré des registres parcourus. Sa santé vocale est toujours aussi phénoménale et lui permet d’aligner sans broncher et sans la moindre fatigue les neuf contre-ut très rapprochés du célèbre mais redoutable air « Ah mes amis ! quel jour de fête ». Ailleurs il se révèle d’une grande ductilité vocale ou d’une étonnante suavité timbrique.

Le sergent Sulpice du baryton italien est lui aussi de grande classe et d’un style irréprochable. Dans un rôle où il serait facile d’en faire des tonnes, il reste d’une dignité farouche et amusée à la fois, et son timbre léger et solaire fait toujours mouche.

Mentionnons aussi l’implication très théâtrale de l’imposante en marquise de Berkenfeld, ou encore la double incarnation Hortensius/Marquise de Crackentorp délibérément bouffonne et distribuée à un inénarrable , véritable pilier de l’institution liégeoise pour ces rôles secondaires de pure composition !

Les chœurs et l’orchestre disciplinés (malgré quelques canards des cors et trompettes, assez pardonnables au vu de la chaleur ambiante) sont dirigés avec souplesse, style et autorité par , chef espagnol de la même génération que Pablo Heras-Casado, ancien assistant de Lorin Maazel ou Zubin Mehta, notamment à Valence et bien connu des maisons d’opéra d’Europe méridionale. Cette baguette experte et concernée assure la réussite coordonnée de cette soirée.

Crédits photographiques : et ; ; Pietro Spagnoli et © Opéra royal de Wallonie-Liège

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Liège. Opéra Royal de Wallonie.19-VI-2021. Gaetano Donizetti (1797-1848) : La Fille du régiment, opéra-comique en deux actes sur un livret de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges et Jean-François Bayard (version originale en français). Mise en espace scénique et lumières : Marie Lambert-Le-Bihan. Avec : Jodie Devos (Marie) ; Lawrence Brownlee (Tonio) ; Pietro Spagnolii (le sergent Sulpice) ; Julie Pasturaud (la marquise de Berkenfeld) ; Patrick Delcour (Hortensius / la duchesse de Crackentorp) ; Marc Tissons (un caporal) ; Benoît Scheuren (un paysan) ; Benoît Delvaux (le notaire) ; Chœurs de l’Opéra royal de Wallonie (direction : Denis Segond) ; Orchestre symphonique de l’Opéra royal de Wallonie, direction : Jordi Bernàcer. Disponible en streaming gratuit sur le site operadeliège.be jusqu’au 27 juin 2021

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