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Ars Nova au défi de la création

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Poitiers. Auditorium du TAP 25-V-2021. Claude Vivier (1948-1983) : Bouchara pour soprano et ensemble ; György Ligeti (1923-2006) : Aventures pour trois chanteurs et ensemble ; Gregory Vajda (né en 1973) : L’Analphabète pour soprano et ensemble sur un texte de Agota Kristof ; Georges Aperghis (né en 1945) : Corps à corps, pour percussionniste et zarb ; György Kurtag (né en 1926) : What is the word op.30Jérémis D pour récitante, cinq chanteurs et orchestre. Hélène Fauchère, soprano ; Gerrie de Vries, récitante ; Raphaële Kennedy, soprano ; Lucile Richardot, contralto , Jan Jeroen Bredewold, basse ; Vincent Bouchot, ténor ; Jean-Sébastien Nicolas, baryton. Françoise Rivaland, cymbalum et Zarb. Jérémie Deschamps, création lumière. Ensemble Ars Nova ; direction Gregory Vajda
Concert filmé et diffusé à partir du 26 juin et pour quelques jours dans la rubrique « médias » du site web d’Ars Nova

En résidence artistique durant trois ans auprès des musiciens d’Ars Nova, le chef et compositeur hongrois est à la tête de l’ensemble dans un programme ambitieux ciblant le thème de l’incapacité ou de la difficulté de communiquer avec les autres.

Depuis septembre 2008, l’, l’une des plus anciennes phalanges dédiées à la musique d’aujourd’hui (il soufflera ses soixante bougies en 2023) est accueilli au TAP (Théâtre Auditorium de Poitiers). Y résident également l’Orchestre de Chambre Nouvelle Aquitaine et l’Orchestre des Champs-Elysées. L’Établissement pluridisciplinaire est doté de deux grandes salles de spectacle dont un auditorium de mille places à l’acoustique très prisée où viennent enregistrer nombre d’artistes et de maisons de disques. Sous la houlette de son nouveau directeur , Ars Nova a initié depuis septembre 2020 une politique de résidence avec des artistes internationaux. Ainsi la présence au TAP de , premier artiste invité, tisse-t-elle des liens forts entre Ars Nova et des partenaires publics et privés de Hongrie.

L’ensemble a passé commande au compositeur d’une pièce pour voix et ensemble, L’analphabète, écrite d’après le livre de l’écrivaine francophone d’origine hongroise Agota Kristof, réfugiée en Suisse à l’âge de vingt ans et décédée le 27 juillet 2011. Le récit est autobiographique où l’auteure dit avoir appris le français avec les mains : « Cette langue, je ne l’ai pas choisie. Elle m’a été imposée par le sort, par le hasard, par les circonstances. Écrire en français, j’y suis obligée. C’est un défi. Le défi d’une analphabète ». Le texte d’une cinquantaine de pages parle d’exil au sortir d’une guerre désastreuse, de « langues ennemies » et d’altérité, relatant le désert social et culturel que cela a impliqué pour l’écrivaine. Sur le devant de la scène, la soprano donne une « lecture » du texte à la fois distanciée et heurtée, avec des éclats de voix, comme l’est le récit hachuré d’Agota Krystof. L’ensemble instrumental qui inclut un cymbalum (fidèle Françoise Rivaland) ourle la voix, en modèle les accents, ajoute ses couleurs et ses nervures rythmiques, relayant le chant qui procède souvent par phrases isolées. Au terme du récit, la voix est entendue a cappella (« je sais lire »), laissant à nue cette déclamation singulière au débit saccadé, un rien farouche et presque mécanique parfois. Les inflexions sensibles de la voix et le timbre chaleureux d’ confèrent cette part d’intimité et de fragilité qui confine à l’émotion.


L’Analphabète
donnée en création mondiale s’insère entre deux autres pièces, hongroises toujours et associant la voix et les instruments sur le même thème de la communication.

Composée en 1962-1963, Aventures de est écrite pour trois voix solistes et sept instruments (dont un clavecin) et sera complétée par Nouvelles Aventures en 1965. L’écriture semble avoir gardé toute sa fraicheur et sa vitalité, chantée-jouée par nos trois solistes très en verve. La langue inventée, non sémantique, est ici à la source du musical et infiltre le domaine instrumental : phonèmes, rire et chuchotements, actions sonores multiples tissent au final un scénario qui fait sens. Aux côtés des musiciens d’Ars Nova, , et Jean-Sebastien Nicolas s’y emploient avec un engagement et une dextérité vocale qui fascinent.

Au centre de la problématique du concert, What is the word (Quel est le mot ?), une pièce sur un texte de Beckett pour récitante, cinq chanteurs et orchestre de György Kurtag (dont on fête cette année les quatre-vingt quinze ans) est donnée en création française. Associer Kurtag et Beckett semble une évidence, tous deux exigeants et précis, recherchant la concentration du propos comme l’économie de moyens. What is the world se fonde sur le dernier texte de Beckett, écrit d’abord en français puis traduit en anglais. On l’entend également dans une version hongroise confiée à la récitante. Le dispositif instrumental et vocal est spatialisé, qui impressionne sous des effets de lumière singuliers : sur le plateau, entouré de quelques instruments dont le cymbalum, le chef est tourné vers la salle tandis que le pianiste (un piano droit que chérie Kurtag) tourne le dos au public, en phase avec la soliste . Cinq chanteurs (Vincent Bouchot et s’associant aux trois déjà cités) sont positionnés au centre de la salle, face à la récitante, tandis que l’orchestre, cordes et vents mélangés, s’alignent sur le pourtour de la salle.

On est à court de mots s’agissant d’une composition aussi singulière, jouant sur la surprise et la fragmentation. « Minimaliste et romantique », écrit la poétesse russe Rimma Dalos à propos de la musique de Kurtag, pointant là son paradoxe et le défi lancé aux interprètes comme à l’auditeur. Maître d’œuvre présent sur tous les fronts, Gregory Vajda donne à l’œuvre son envergure sonore dans un espace, l’auditorium du TAP, offrant des conditions d’exécution idéales.

Deux pièces complètent ce concert pléthorique. Le corps à corps pour percussionniste et zarb de défendu bec et ongle par Françoise Rivalland ainsi que Bouchara de Claude Vivier dont la langue inventée, comme chez Aperghis, questionne une fois encore le sens. En parfait synergie, et les musiciens d’Ars Nova en instaurent la dimension onirique et ritualisante.

Capté le 25 mai dans une salle sans public, le concert, bénéficiant de conditions visuelles et sonores optimales, sera diffusé le samedi 26 juin 2021 à 20h30 via la rubrique « médias » du site web d’Ars Nova et restera disponible quelques jours après la diffusion.

Crédits photographiques : © Ars Nova
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Poitiers. Auditorium du TAP 25-V-2021. Claude Vivier (1948-1983) : Bouchara pour soprano et ensemble ; György Ligeti (1923-2006) : Aventures pour trois chanteurs et ensemble ; Gregory Vajda (né en 1973) : L’Analphabète pour soprano et ensemble sur un texte de Agota Kristof ; Georges Aperghis (né en 1945) : Corps à corps, pour percussionniste et zarb ; György Kurtag (né en 1926) : What is the word op.30Jérémis D pour récitante, cinq chanteurs et orchestre. Hélène Fauchère, soprano ; Gerrie de Vries, récitante ; Raphaële Kennedy, soprano ; Lucile Richardot, contralto , Jan Jeroen Bredewold, basse ; Vincent Bouchot, ténor ; Jean-Sébastien Nicolas, baryton. Françoise Rivaland, cymbalum et Zarb. Jérémie Deschamps, création lumière. Ensemble Ars Nova ; direction Gregory Vajda
Concert filmé et diffusé à partir du 26 juin et pour quelques jours dans la rubrique « médias » du site web d’Ars Nova

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