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Beaune, patrie d’Ulysse pour une épopée

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Beaune. Basilique Notre-Dame. 24-VII-2021. Claudio Monteverdi (1567-1643) : Il Ritorno d’Ulisse in Patria, dramma in musica en 3 actes sur un livret de Giacomo Badoaro d’après L’Odyssée d’Homère. Avec : Valerio Contaldo, Ulysse ; Anthéa Pichanik, Penelope ; Marie Perbost, Giunone/Amore ; Cyril Auvity, Eumete ; Claire Lefilliâtre, Fortuna/Minerva ; Ambroisine Bré, Melanto/Ericlea ; Filippo Mineccia, l’Umana Fragilità/Pisandro ; Luigi De Donato, Tempo/Nettuno /Antinoo ; Mathias Vidal, Giove/Telemaco ; Pierre-Antoine Chaumien, Eurimaco ; Jörg Schneider, Iro. Orchestre Les Épopées, direction : Stéphane Fuget

Trois chefs-d’œuvre monteverdiens et trois années de résidence au Festival international d’opéra baroque et romantique pour Les Épopées, le nouvel ensemble baroque fondé en 2018 par . An I : Il Ritorno d’Ulisse in Patria.

Des trois opéras de rescapés des oubliettes du Temps, Le Retour d’Ulysse dans sa patrie, dans l’ombre des fastes sonores de l’Orfeo et des sortilèges sensuels de L’Incoronazione di Poppea, fait office de mal-aimé. Il est tout simplement le moins connu. Un état de fait toujours en vigueur aujourd’hui, comme l’indique le nombre de fauteuils encore disponibles dans la Basilique Notre-Dame, mais que n’aura de cesse de venir contredire l’interprétation haute en couleurs des Épopées : Le Retour d’Ulysse est dorénavant cet opéra dont la musique palpite sans temps mort au fil d’un livret proprement shakespearien.

L’épopée d’Ulysse par : un beau signal envoyé par aux curieux désireux de faire connaissance avec la spécificité d’un ensemble qui ambitionne de rendre « hommage aux grands récits fondateurs » en partant « à la découverte de territoires toujours nouveaux ». Un défi idéal que Le Retour d’Ulysse, dont la partition créée en 1640 (à moins que ce ne fût en 1641), est toujours à réinventer à partir de l’unique source musicale disponible : deux lignes dévolues à la voix et à la basse chiffrée. Longtemps chef de chant avant d’être chef d’orchestre, Stéphane Fuget, penché sur la moindre inflexion, tant orchestrale que vocale, réussit l’exploit de rendre caduque l’écoute polie, en usage jusque là, de récitatifs à la réputation de boulets (le parlar cantando du Retour d’Ulysse en abonde). Du sobre instrumentarium des quatorze instrumentistes des Épopées, Fuget (également au clavecin) obtient un son plein et nourri. Le discours est sans cesse relancé. L’impression générale est vraiment celle d’une mélodie continue wagnérienne avant l’heure. Le poids accordé aux funestes accords introduisant l’Acte I donne le ton. Les cornets triomphants s’élèvent lumineusement dans les airs. Les guitares remplacent les théorbes pour les scènes de comédie. Pas de rajouts orchestraux empruntés à des confrères d’époque comme le fit Garrido (CD K617, 1998). À peine allonge-t-on la transperçante beauté d’une basse obstinée pour introduire l’ineffable duo d’Eumete et Ulysse Dolce speme. On ose des variations de tempo à l’intérieur d’un numéro, on s’attarde sur la malice d’un autre (les Mmmh gourmands de Melanto à Pénélope), pour aboutir, juste avant le finale, à un chœur maritimo-céleste en voix off d’une beauté stratosphérique, émis des nefs latérales par l’ensemble des douze solistes.

Spécificité du Festival de Beaune, qui, au fil des ans, a réussi le pari fou de faire de la version de concert un genre convaincant, la distribution, de très haut vol, est dominée par la Pénélope marmoréenne d’Anthéa Pichanik et l’Ulysse solaire de . Elle, d’emblée au cœur de la tragédie grecque, ressuscite la stature médusante d’Irène Pappas (Pénélope d’une Odyssée télévisuelle des années soixante). Le timbre en impose, d’une ampleur peu commune, que l’on croit d’abord sonorisé ou trop proche du micro (le concert est diffusé en direct par France Musique). Lui, auréolé de son récent Combattimento aixois, irradie de classe vocale et d’aura physique, même sous le costume du vieillard (à Beaune le truchement d’une simple veste blanche fait l’affaire pour dire le vieillard chenu). Elle et lui rendent indiscernable toute frontière récitative. Un plus interprétatif qui caractérise également leurs partenaires.

On admire une fois encore la lumineuse probité de Cyril Auvity en Eumete. Le marbre abyssal de (plus à son aise chez Monteverdi que chez Rameau) impressionne dès le Tempo du Prologue, mais n’est pas sans préserver son Neptune de la tentation histrionne. L’Eurimaco de donne une savoureuse réplique à , aussi brillante en Melanto qu’en Ericlea (l’Ama dunque de celle-là, l’indémodable réflexion sur le dire et le taire de celle-ci sont parmi les sommets de la soirée). On retrouve le bouillonnant Telemaque de , presque plus à l’aise en liberté dans la vision « classicpop » de Mariame Clément au TCE et à Dijon que dépendant d’un pupitre. L’articulation du merveilleux ténor ramiste qu’il est met curieusement un peu de temps (il incarne aussi Jupiter) à trouver ses marques chez Monteverdi. Également échappé de la version Clément/Haïm, Jörg Schneider est toujours ce sympathique Iro d’« imposante stature » caricaturé par le livret. , magnétique Fragilité Humaine du Prologue, voit en Pisandro son volume le céder quelque peu, sur Ama dunque, sì, sì, devant l’Antinoo à fond de comme du très percutant Anfinomo de Fabien Hyon. est un Amore et une Junon de grand luxe tandis que met une belle force de conviction au service d’une Minerva et d’une Fortuna au chevet desquelles elle a été appelée in extremis.

Au terme de ce Ritorno intégral de 3h30 avec un entracte (et non – on l’a échappé belle – de « 2h30 avec un entracte » annoncées dans le programme), au terme du sublime duo des retrouvailles tant désirées, Stéphane Fuget, de dos, saisit longuement les mains de ses deux héros, de face : une très belle image scellant dans les mémoires l’aboutissement d’un coup d’envoi qui a tout d’un coup de maître. Vivement la suite.

Crédits photographiques : © Jean-Claude Cottier

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Beaune. Basilique Notre-Dame. 24-VII-2021. Claudio Monteverdi (1567-1643) : Il Ritorno d’Ulisse in Patria, dramma in musica en 3 actes sur un livret de Giacomo Badoaro d’après L’Odyssée d’Homère. Avec : Valerio Contaldo, Ulysse ; Anthéa Pichanik, Penelope ; Marie Perbost, Giunone/Amore ; Cyril Auvity, Eumete ; Claire Lefilliâtre, Fortuna/Minerva ; Ambroisine Bré, Melanto/Ericlea ; Filippo Mineccia, l’Umana Fragilità/Pisandro ; Luigi De Donato, Tempo/Nettuno /Antinoo ; Mathias Vidal, Giove/Telemaco ; Pierre-Antoine Chaumien, Eurimaco ; Jörg Schneider, Iro. Orchestre Les Épopées, direction : Stéphane Fuget

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