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Kirill Petrenko dirige les Berliner Philharmoniker à Paris

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Paris. Philharmonie, Grande Salle Pierre Boulez. 4-IX-2021. Carl Maria von Weber (1786-1826) : Ouverture d’Obéron. Paul Hindemith (1895-1963) : Métamorphoses symphoniques sur des thèmes de Weber. Franz Schubert (1797-1828) : Symphonie n° 9 « la grande » D 944. Orchestre philharmonique de Berlin, direction : Kirill Petrenko

Paris. Philharmonie, Grande Salle Pierre Boulez. 5-IX-2021. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Roméo et Juliette, Ouverture-Fantaisie. Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Concerto pour piano et orchestre n° 1 op. 10. Josef Suk (1874-1935) : Conte d’été. Anna Vinnitskaya, piano. Orchestre Philharmonique de Berlin, direction : Kirill Petrenko

Paris avait déjà entendu mais jamais encore avec les Berliner Philharmoniker. En deux concerts, le nouveau patron de l’illustre phalange impose son style, et l’orchestre éblouit par sa perfection technique légendaire sans pour autant atteindre l’émotion musicale qu’on est en droit d’en attendre.

Pour son premier concert à Paris avec « ses » berlinois, a choisi un programme hautement emblématique, renvoyant aux plus belles heures de l’orchestre : Weber, Hindemith pastichant Weber et Schubert. Dès l’entame magique du cor (Stephan Dohr) dans l’ouverture d’Oberon, nous sommes fixés sur la splendeur instrumentale légendaire de l’ensemble. Elle ne se départira jamais de la soirée. Ce Weber aux contrastes aiguisés, sinon exacerbés (le départ fulgurant de l’allegro qui suit l’introduction) éclate de brio, à la fois dansant, vivace, animé d’une dynamique et d’un rebond permanents, un vrai festival d’orchestre qui déchaîne les applaudissements d’une salle comble et enthousiaste. Dans la foulée, les géniales métamorphoses sur des thèmes de Weber de Hindemith qui réutilisent, après la Seconde Guerre mondiale, des pièces pour piano du compositeur, mettent à l’honneur les virtuoses berlinois. On reste émerveillé devant la sonorité d’ (flûte) et d’Andreas Ottensammer (clarinette) dans l’andante, fasciné par la formidable mécanique du scherzo « Turandot » et ses jeux de timbres aux percussions. L’élan et la précision virtuose de l’orchestre dont on perçoit la véritable jouissance à jouer sous la baguette hyper-dynamique de Petrenko font de cette symphonie miniature un véritable régal.

Reste le plat de résistance, l’immense symphonie « la grande » de Schubert. Avouons que la première partie de ce concert avait dissipé notre appréhension fondée par la connaissance des DVD enregistrés par Petrenko qui étouffaient quelque peu l’auditeur par leurs tempos toujours survoltés et leur tension sans relâche. Sans atteindre la dimension génialement prébrucknérienne que Furtwängler ou Giulini donnaient à l’œuvre, ni la fascinante dramaturgie de Harnoncourt, Petrenko offre une lecture d’une belle tenue qui prend parfois le temps de respirer ce qui n’était pas assez le cas de ses premières apparitions au pupitre des berlinois. L’orchestre, limité au strict nécessaire (deux cors, deux trompettes et trois trombones) émerveille à nouveau par la superlative perfection de ses solistes (cors et hautbois – Jonathan Kelly – dans l’andante) comme par le moelleux de ses cordes (la bouleversante rentrée des violoncelles après le violent sommet de l’andante). Mais cette perfection virtuose mais froide éblouit plus qu’elle n’émeut ; les célèbres appels de trombones du premier mouvement sonnent avec une surprenante douceur mais sans réelle grandeur.

Superbe exécution de concert incontestablement, mais loin des abîmes et des arrière-plans entrevus sous la baguette des grands prédécesseurs de Petrenko. Incontestablement, le chef a progressé depuis ses premiers concerts avec l’orchestre mais il demeure sans doute une marge pour lui permettre d’atteindre le niveau non pas technique mais musical auquel Furtwängler, Karajan, Abbado et Rattle nous ont accoutumés. (JCH)

Dans un programme associant grand répertoire (Roméo et Juliette de Tchaïkovski, Concerto pour piano n° 1 de Prokofiev avec Anne Vinnitskaya en soliste) et raretés (Conte d’été de ), Kirill Petrenko poursuit la voie ouverte par Abbado et Rattle avant lui, fondée sur un élargissement du répertoire et la recherche d’une sonorité orchestrale rajeunie.

Que de chemin parcouru depuis sa première apparition dans un programme symphonique à Paris, en 2016, au Théâtre des Champs-Elysées avec son orchestre bavarois ! Depuis, Kirill Petrenko a pris en 2019, à la surprise de tous, les rênes du Philharmonique de Berlin, s’ouvrant ainsi la possibilité de développer un répertoire symphonique mis quelque peu en sommeil dans les premières années de sa carrière au profit du répertoire lyrique à l’Opéra de Munich. Si Simon Rattle a déjà notoirement modifié le son de l’orchestre berlinois en le rendant plus clair, moins dense, dans une lecture plus (et même parfois trop) analytique, Kirill Petrenko, personnalité aussi méticuleuse qu’introvertie, persiste dans cette voie de clarification plus analytique du discours et d’allègement de la texture.

On connait l’attachement de Petrenko à l’œuvre de dont il a déjà enregistré la tétralogie symphonique pour le label CPO avec la monumentale Symphonie « Asraël ». On est en droit d’ailleurs de regretter qu’à l’occasion de cette première tournée à Paris avec les Berliner, il n’ait pas choisi cette œuvre puissante, emblématique du compositeur tchèque plutôt que l’assez pale et décousu Conte d’été.

De l’Ouverture-Fantaisie de Roméo et Juliette de Tchaïkovski, le chef nous livre une vision puissante, haute en couleurs, dramatique, brillante, claire et parfaitement mise en place où sa direction souple, parfaitement lisible et d’une grande beauté gestuelle sculpte la pâte sonore dans une lecture très narrative, en faisant un grand moment de concert. Après le choral solennel de Frère Laurent, Petrenko alterne avec bonheur les épisodes d’effusion amoureuse, très intériorisés, sensuels et éthérés (cordes, harpe) et les accès de violence barbare qui rendent palpable l’entrechoquement des armes par des attaques cinglantes nous prenant à la gorge, et rappelant par instants la Cinquième Symphonie par ses fanfares menaçantes de cuivres.

Le Concerto pour piano n° 1 de Prokofiev poursuit cette première partie, superbement servi par . Reconnu comme sa première composition (1911-1912) véritablement accomplie « dans la combinaison entre piano et orchestre et dans la forme », il associe, dans un refus assumé de toute transition, une mélodie cyclique et des assauts mécaniques pré motoristes qui deviendront ultérieurement caractéristiques du compositeur. Très attentif, Petrenko fournit à la soliste un accompagnement complice (lyrisme et envoûtement des cordes, solo de clarinette de Wenzel Fuchs et hautbois très poétique d’Albrecht Mayer) tout au long des différents épisodes joués enchaînés. L’interprétation est brillante, menée avec beaucoup d’assurance, le jeu est virtuose, tantôt mystérieux et fantasmagorique dans l’Andante, tantôt plus engagé et jubilatoire dans l’Allegro conclusif, avec une cadence pleine d’énergie.

Le poème symphonique Conte d’été (1907-1909) de Josef Suk occupe à lui seul toute la seconde partie : une pièce très originale, postromantique, en cinq mouvements qui met en scène l’univers intérieur du compositeur dans une suite d’épisodes orchestraux comme autant de réflexions sur l’angoisse de la mort, faisant suite au décès de Dvořák et de sa fille Ottilia, épouse de Suk, appréhensions déjà exprimées de façon plus véhémente dans « Asraël ». Dans ce bel exercice d’orchestre et de direction, Petrenko trouve des Berliner tous acquis à sa cause, tant en termes de performances individuelles qu’en terme de cohésion orchestrale. Cinq mouvements s’y succèdent. Voix de la vie et consolation initiées par les contrebasses sur une pédale de cors, toutes imprégnées d’attente avant de déboucher sur un crescendo parfaitement mené avec des cordes enflammées et une petite harmonie rutilante où se distinguent tout particulièrement le cor anglais de Dominik Wollenweber, la flûte d’, la harpe de Marie-Pierre Langlamet et le violon solo de . Débutant dans une immobilité quasi debussyste, Midi progressivement s’anime sous les traits contenus de la petite harmonie et du hautbois (Albrecht Mayer) suivant une mise en place tirée au cordeau. Dans une atmosphère étonnamment chambriste où l’on admire la clarté de la polyphonie, Les Musiciens aveugles font dialoguer cor anglais, alto et violon solo. Fantomatique, grotesque et effrayant, Au pouvoir des fantômes fait sonner trompette et cuivres dans un tutti progressant par vagues successives, avant que Nuit ne fasse la part belle aux cordes, harpe, cor anglais, clarinette basse, célesta, dans une féerie de timbres, se dissolvant dans le silence pour conclure une partition rarement donnée en concert dont la richesse de l’orchestration ne parvient pas à masquer totalement quelques longueurs. (PI)

Crédits photographiques : © Stephan Rabold

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Mis à jour le 08/09/2021 à 10h10

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