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Face à l’Orchestre de Paris, Klaus Mäkelä prend ses marques

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Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. 16-IX-2021. Unsuk Chin (née en 1961) : Spira, concerto pour orchestre (création française) ; Richard Strauss (1864-1949) : Quatre Lieder op. 27 ; Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n° 1 en ré majeur, dite « Titan ». Lise Davidsen, soprano. Orchestre de Paris, direction : Klaus Mäkelä.

C’est désormais officiel depuis le mois de septembre 2021, le jeune chef d’orchestre finlandais est le nouveau directeur musical de l’Orchestre de Paris. Plusieurs années s’ouvrent devant lui pour conforter un lien quasi passionnel apparu dès sa première prestation face à la phalange parisienne en juin 2019.

Pour ce concert d’ouverture le chef dirige la création française du Concerto pour orchestre de , les Quatre Lieder opus 27 de avec en soliste et la Symphonie « Titan » de . Un programme ambitieux (mais ne manque pas d’audace !), classique dans sa conception, conçu comme un véritable exercice d’orchestre et de direction, très fusionnel : fusion des timbres dans la pièce de Chin, fusion de l’opéra et du Lied dans les Lieder orchestrés de Strauss, fusion du Lied et de la Symphonie dans la symphonie de Mahler.

Dans une tenue très années 50, costume noir croisé et gros nœud papillon, élégant et alerte, Klaus Mäkelä gagne le podium pour donner la création française de Spira, concerto pour orchestre de la compositrice sud-coréenne . Une œuvre, résultant d’une commande de plusieurs orchestres dont l’, déjà donnée en première mondiale en 2019 par le L.A Philharmonic sous la direction de Mirga Gražinyté-Tyla. Dans sa note d’intention, comme lors de l’interview accordée à ResMusica en 2007, Unsuk Chin revendique de composer une musique pure, abstraite, épurée, âpre, fortement influencée par son maitre Ligeti : une musique censée reproduire « les visions de lumières aveuglantes et magnifiques qui émaillent ses rêves… ». Pour l’heure, c’est un concerto progressant par sursauts, très rythmique, chaotique utilisant tous les timbres de l’orchestre, isolés ou en clusters, qui permet de juger de l’étonnante maitrise de Klaus Mäkelä en terme de précision, d’énergie et de lisibilité.

Entendue à Bayreuth et à Munich cet été, la soprano affiche ce soir de belles couleurs straussiennes dans les Quatre Lieder opus 27, composés à l’occasion du mariage du compositeur avec Pauline en 1894, puis orchestrés secondairement. Tout est dit dès le premier opus Ruhe, meine Seele qui résume tout à la fois le caractère difficile de Pauline en même temps que l’immense amour de Strauss pour sa compagne d’une vie : le timbre est rond, les graves bien timbrés, les aigus filés, le legato sublime, l’ambitus large, le souffle long (assumant parfaitement la lenteur du tempo) et la puissance d’émission phénoménale, comme autant d’arguments d’une interprétation mémorable. On regrettera toutefois le léger défaut d’équilibre avec l’orchestre dans Cäcilie obligeant la soprano à forcer quelque peu sa voix. Plus opératique par ses couleurs nuancées, Heimliche Aufforderung porte déjà les accents du Strauss de la maturité, tandis que Morgen chanté sur le fil tendu du violon solo d’Elise Batnes (venue, en tant que première violon invitée, du Philharmonique d’Oslo) et de la harpe porte l’émotion à son climax.

S’il n’avait pas totalement convaincu dans sa Neuvième de Mahler, donnée récemment avec la phalange parisienne, Klaus Mäkelä trouve, ce soir, dans la Symphonie n° 1, moins spiritualisée, un terrain plus accessible à son époustouflante maitrise de la direction. Et l’ est totalement acquis à sa cause. Le premier mouvement, Langsam, débute dans un climat chargé d’attente sur un tempo très lent, très théâtral nous laissant contempler l’éveil de la Nature dans un foisonnement de timbres avec des trompettes placées en coulisses répondant au cor d’André Cazalet et à la clarinette de Philippe Bérrod. On est d’emblée séduit par la pertinence d’une lecture très analytique qui jamais ne perd ni la continuité ni la tension du discours malgré une dynamique fluctuante, avant que Mäkelä ne fasse superbement chanter l’orchestre sur un des Chants d’un compagnon errant, projeté dans une clarté lumineuse qui dégage tous les plans sonores. Le deuxième mouvement Kräftig bewegt, dans l’esprit d’un ländler fait la part belle aux cordes graves dans une vision plus rustique avec des effets de masse bien marqués qui contrastent avec un trio dansant, d’une exquise élégance se déployant sur de beaux contrechants de cor. Le troisième mouvement Feierlich und gemessen, s’ouvre sur les timbales glaçantes avant que la contrebasse solo n’entame la célèbre chanson populaire Frère Jacques, reprise en canon par le basson et le violoncelle, préludant à une longue procession funéraire où se mêlent, d’une façon ironique et iconoclaste, la complainte élégiaque de la petite harmonie, de la harpe et de la petite clarinette et les accents d’une mélodie juive très « Mitteleuropa » joliment rendue. Le quatrième mouvement Stürmisch bewegt, s’élève péremptoire dans un cri qui, tout en contrastes, déchaine timbales, cymbales et cuivres debout dans une péroraison explosive, cataclysmique et jubilatoire alternant avec des épisodes plus lyriques portés par le legato des cordes, avant un retour transitoire au calme dans une sorte de lamento chanté par les violoncelles sur le lied Ce matin, je suis allé à travers champs, concluant cette magnifique interprétation sur une note ambiguë qui ne trouvera sa suite que dans la symphonie suivante… Résurrection

Crédit photographique : Klaus Mäkelä © Jérôme Bonnet ; Lise Davidsen © James Hole

Mis à jour le 19/09/2021 à 18h29

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