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Elīna Garanča à Baden-Baden : luxe, charme et déception

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Baden-Baden. Festspielhaus. 20-XI-2021. Robert Schumann (1810-1856) : Frauenliebe und Leben. Johannes Brahms (1833-1897) :Intermezzo ré majeur op.116/4, Liebestreu, Geheimnis, O wüsst ich doch den Weg zurück, Alte Liebe, Die Mainacht, Von ewiger Liebe. Henri Duparc (1848-1933) : Au pays où se fait la guerre, Extase, Phydilé. Claude Debussy (1862-1918) : La fille aux cheveux de lin (Premier Livre des Préludes). Manuel de Falla (1876-1946) : Siete canciones populares espanolas. Isaac Albéniz (1860-1909) Tango ré majeur op.165/2. Sergej Rachmaninow (1873-1943) : Glaube mir nicht, Ein Traum, O gräme dich nicht, Im Schweigen der heimlichen Nacht, Frühlingsfluten. Elīna Garanča (mezzo-soprano) et Malcolm Martineau (piano)

Ce devait être une soirée de haut vol pour les amateurs de Lied et de mélodies : la superbe mezzo-soprano lettone, en équipe avec l’un des meilleurs pianistes accompagnateurs de l’époque, se produisait au Festspielhaus de Baden-Baden.

Dans la salle à l’acoustique remarquable, la diva apparait entre deux cascades de fleurs, dans des robes à longs voiles brillants. Elle a concocté un programme varié et généreux, fait pour plaire au public international de la prestigieuse station thermale. Et pourtant, le doute s’instille peu à peu, et finalement, le sentiment de déconvenue domine. Que s’est-il donc passé ?

La première partie de la soirée consiste à reprendre l’essentiel du dernier CD paru chez DGG, avec le Frauenliebe und Leben de Schumann et une poignée de Lieder de Brahms. Dès les premières notes de Seit ich ihn gesehen, on est saisi par le caractère intimement tragique émanant du timbre sombre, velouté et opulent d’. Mais c’est un des problèmes que posent cette interprétation : l’évolution vers la mort de l’être aimé est trop immédiatement suggérée, et tout le cycle s’enlise dans un climat uniformément dramatique qui oblitère toutes les étapes de la découverte de l’amour, de l’aveu, du mariage, etc… Le deuxième problème est l’insuffisance d’articulation, même si cet allemand a été très travaillé pour le disque. La chanteuse donne souvent l’impression de le mâchonner, de ne pas aller au bout de ses consonnes, c’est-à-dire de ne pas les faire claquer, siffler ou percuter – comme il est indispensable de le faire en allemand – et de préférer toujours le beau son à l’expression juste. fait évidemment tout ce qu’il peut pour suggérer l’émoi virginal, les fleurs, l’impatience, la joie de la marche nuptiale… la voix immense d’ – et malgré tous ses efforts d’allègement – écrase trop de nuances et de subtilités dans ce cycle admirable. Pourtant, on a souvent été près de l’envol : la joie de la maternité dans An meinem Herzen et surtout le postlude de Nun hast du mir étaient très réussis.

Les Brahms permettent aussi quelques réussites notables : Die Mainacht montre une lune splendide de nostalgie, et le Von ewiger Liebe soude un amour de fer et d’acier digne des forges de Siegfried, à grands coups de fortissimi d’une puissance impressionnante, pendant que Martineau donne à son piano des sonorités d’orgue. Mais avec les Duparc, nos espoirs achèvent de sombrer : le français d’, pourtant bien étudié lors de sa remarquable interprétation de Carmen, est encore moins idiomatique que son allemand. Le rôle de la belle mezzo-soprano ne consiste plus qu’à produire un son magnifique (remarquable legato d’Extase), alors que tout le travail de poésie, d’évocation des paysages, de palpitation des cœurs, de mouvement du soleil (Phydilé…) repose sur le clavier de , toujours aussi efficace à créer des climats, des décors, et des états d’âme. Il doit également se sentir un peu seul dans les Siete canciones populares españolas de , à tenter de donner un peu de guitare, de soleil et d’espièglerie aux notes voluptueuses mais neutres produites par la mezzo.

Avec les Rachmaninow, il y a un frisson. Non que le russe soit mieux articulé que les autres langues de la soirée, mais au caractère intensément dramatique de ces Lieder, les éclats lyriques désespérés – très opératiques en somme – que donne Elīna Garanča conviennent parfaitement et conquièrent le public, qui fait aux artistes un accueil plus que poli. Mais cette soirée ne fait malheureusement que consolider le constat qu’un grand chanteur d’opéra n’est pas forcément un grand chanteur de Lied ou de mélodie, et effectivement, la plus belle princesse Eboli du monde ne convainc pas vraiment dans ce répertoire intime, malgré ses étonnantes qualités vocales. Du moins, pas encore…

Malcolm Martineau est un pianiste d’exception, et le meilleur moment de la soirée est certainement son Tango en ré majeur extrait de España d’Albeniz, joué avec une grâce, une simplicité et une joie merveilleuses.

Crédit photographique © Andrea Kremper

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Baden-Baden. Festspielhaus. 20-XI-2021. Robert Schumann (1810-1856) : Frauenliebe und Leben. Johannes Brahms (1833-1897) :Intermezzo ré majeur op.116/4, Liebestreu, Geheimnis, O wüsst ich doch den Weg zurück, Alte Liebe, Die Mainacht, Von ewiger Liebe. Henri Duparc (1848-1933) : Au pays où se fait la guerre, Extase, Phydilé. Claude Debussy (1862-1918) : La fille aux cheveux de lin (Premier Livre des Préludes). Manuel de Falla (1876-1946) : Siete canciones populares espanolas. Isaac Albéniz (1860-1909) Tango ré majeur op.165/2. Sergej Rachmaninow (1873-1943) : Glaube mir nicht, Ein Traum, O gräme dich nicht, Im Schweigen der heimlichen Nacht, Frühlingsfluten. Elīna Garanča (mezzo-soprano) et Malcolm Martineau (piano)

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