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À Liège, l’OPRL et Gergely Madaras en prélude à l’année César Franck

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Liège. Salle Philharmonique. 25-IX-2021. Antonín Dvořák (1841-1904) : Concerto pour violoncelle en si mineur (« n°2 ») opus 104. César Franck (1822-1890) : Symphonie en ré mineur. Victor Julien-Laferrière, violoncelle. Orchestre philharmonique royal de Liège, direction : Gergely Madaras

La prestigieuse phalange dirigée par , son chef titulaire depuis deux saisons, propose la célébrissime Symphonie en ré mineur du maître avec, en première partie, le Concerto pour violoncelle d’, sous l’archet de .


Natif de Liège à une époque où la Belgique géopolitique actuelle n’existait pas encore, car rattachée au Royaume des Pays-Bas, reçut l’essentiel de sa formation (piano, orgue, classes d’écriture) à Paris, où il gravit les échelons d’une superbe carrière d’organiste, culminant au poste de titulaire du grand Cavaillé-Coll, durant plus de vingt ans, à la tribune de l’église Sainte-Clotilde, tout en étant un compositeur reconnu, et un maître adulé sans réserve par ses élèves.

L’Orchestre philharmonique de Liège s’est toujours fait un devoir d’honorer une des principales gloires musicales de la ville, par concerts, locaux ou en tournées, et enregistrements : on dénombre plus de 230 exécutions publiques d’œuvres de Franck par la phalange wallonne, depuis sa création voici soixante ans, dans plus de cent salles, pour une grande majorité d’entre elles sises hors Belgique. Avec ce concert, l’Orchestre lance de manière anticipée les célébrations et fastes de l’année , 2022 marquant le bicentenaire de sa naissance.


En première partie, , le violoncelliste premier lauréat du premier Concours Reine Élisabeth de Belgique consacré à l’instrument (en 2017) nous gratifie d’une splendide vision du Concerto en si mineur opus 104 de Dvořák. Tout y est, servi par la magnificence du Montagnana prêté à l’artiste par Jospéhine et Xavier Moreno : la sûreté d’intonation à toute épreuve, la tenue irréprochable d’archet Peccatt, la précision de l’articulation, la virtuosité la plus pyrotechnique au fil des traits virtuoses les plus redoutables. Mais par-dessus tout, domine cette sonorité vif-argent qui immanquablement nous rappelle l’autorité d’un Pierre Fournier dans ses meilleures années : avec ce solaire lyrisme qui fait chanter la phrase (développement de l’Allegro initial), ce sens inné de la nuance (l’entier Adagio ma non troppo joué avec un recueillement quasi religieux) et cette palette dynamique incroyablement variée au fil des épisodes et redites de l’Allegro moderato final. Cette interprétation pleinement aboutie culmine peut-être dans la coda du final, avec ce dialogue quasi chambriste avec le Konzertmeister (irréprochable ) et cette tendre évocation ici très parfumée des bois de Bohême et des défuntes amours de jeunesse à jamais perdues ! L’entente avec , à la tête d’un orchestre très en verve et conquis, est idéale. L’œuvre prend, par le truchement du direct et par cet engagement total, une urgence passionnée et flamboyante, ces « je-ne-sais quoi » faits d’imprévus et d’instantanés diligents qui manquaient peut-être au récent enregistrement en studio, déjà superbe, de l’œuvre par ces mêmes interprètes. En Bis Victor Julien-Laferrière nous gratifie d’un court et persifleur extrait de la sérénade pour violoncelle seul de Hans Werner Henze, donné avec un humour à froid du meilleur effet.


La Symphonie en ré mineur du Pater Seraphicus est devenue une carte de visite pour la phalange mosane et « le » point de passage obligé pour tout nouveau chef titularisé. L’orchestre l’a déjà enregistrée trois fois sur disque, et de manières quasi antinomiques, (sous les baguettes de Pierre Bartholomée, Louis Langrée ou Christian Arming). Il l’a de plus emmenée souvent en tournées pour la défendre dans de nombreuses salles prestigieuses du monde entier. Gergely Madaras, d’ores et déjà prolongé à la tête de l’orchestre jusqu’en 2025, en donne une lecture dégraissée, peut-être trop, tranchante et très vivace, faisant parfois fi des ombres angoissantes de la partition pour en projeter l’architecture grandiose en pleine lumière. Certes, au fil de l’Allegro non troppo, l’on peut trouver l’énoncé initial aux cordes graves un rien trop lisse et prosaïque, le surgissement du thème de choral du lento liminaire un soupçon téléphoné : l’heure n’est pas aux sombres méditations métaphysiques, ni à l’extirpation des motifs séminaux des entrailles de l’orchestre, ni à une certaine « germanisation » du discours, pourtant bien latente selon certaines grilles de lecture quasi brucknériennes. Madaras propose ici autre chose, avec cette fluctuation très plastique et ductile des tempi, au fil des méandres de ce discours-fleuve perpétuellement modulant. La limpidité un rien trop cristalline de l’ensemble manque sans doute de force mate et d’impact au fil de la réexposition, par un certain déséquilibre dans la « registration » quasi organistique de tout l’orchestre, au détriment des pupitres graves (notamment le choral confié aux trombones et tuba). Toute la coda manque de cette irrépressible énergie ruptrice dans sa soudaine résolution des tensions. Mais ailleurs, l’ensemble, par l’alchimie des alliages sonores (par exemple les doublures violons-trompette solo lors de l’exposé du second thème) et par une implication des premiers solistes (impeccables et mordorées interventions solistes du premier cor solo Nico de Marchi) force l’admiration par l’aération bienvenue des textures et l’allègement discursif. À ce jeu, l’Allegretto central est sans doute le mouvement le plus réussi de l’ensemble, irrésistible de légèreté rêveuse et de grâce presque bucolique, ni vraiment mouvement lent, ni vraiment scherzo, magnifié par les solistes d’une petite harmonie particulièrement fruitée : comment ne pas évoquer le splendide solo de cor anglais de Jeroen Baerts ? L’on saisit aussi, par la franchise des attaques et le piqué de l’articulation des cordes considérablement rajeunies et appliquées, tout le travail de fond effectué par ces pupitres, sous la tutelle du chef en à peine deux ans. Le final, plus contrasté que réellement construit, avec ses rappels des principaux jalons thématiques entendus antérieurement et ici un peu sommairement énoncés, est de nouveau guidé par cette immédiateté lumineuse et ces « coups de phare » sur une très dense polyphonie, dans une ambiance globale rappelant plus une juvénile et triomphale Volksfest que les interrogations et certitudes d’un maître parvenu enfin à la sérénité mature.

La foison des applaudissements permet d’entendre en bis la Danse slave opus 72 n°2 donnée avec une élégance délicate et bohème, d’une sehnsucht très Mitteleuropa du meilleur effet.

Crédits photographiques : © William Beaucadret ; Victor Julien-Laferrière © Bruno Vessiez ; Gergely Madaras © Marie Russillo

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Liège. Salle Philharmonique. 25-IX-2021. Antonín Dvořák (1841-1904) : Concerto pour violoncelle en si mineur (« n°2 ») opus 104. César Franck (1822-1890) : Symphonie en ré mineur. Victor Julien-Laferrière, violoncelle. Orchestre philharmonique royal de Liège, direction : Gergely Madaras

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