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Schütz, Biber… et Stockhausen pour un week-end stimulant à l’Arsenal de Metz

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Metz. Arsenal. 8-9-I-2022. Heinrich Ignaz Franz von Biber (1644-1704) : Sonates du Rosaire, pour violon et basse continue, extraits ; Karlheinz Stockhausen (1928-2007) : Natürliche Dauern (Durées naturelles), extraits. Céline Steiner, violon ; L’Académie des cosmopolites ; Jean-Pierre Collot, piano.
Metz. Arsenal. 8 janvier 2022. Heinrich Schütz (1585-1672) : Histoire de la Nativité ; Les sept paroles du Christ en croix ; Histoire de la Résurrection. Jan van Elsacker, L’évangéliste ; Robbert Muuse, Jésus ; Ensemble vocal et instrumental Akadêmia ; direction : Françoise Lasserre.

Le temps d’un week-end, l’Arsenal de Metz a offert à son public ce que toutes les salles de concert devraient proposer, non pas la répétition éternelle de quelques sommets du répertoire, mais un travail en profondeur sur les siècles de répertoire à leur disposition.

Il est bon de voir que les salles de concert ne baissent pas les bras face à la facilité du tout public systématique. L’exigence n’est pas un gros mot, et le XVIIᵉ siècle allemand vaut le voyage.

Au programme donc, le Nouveau Testament, du début à la fin, en deux versions on ne peut plus dissemblables, et pourtant toutes deux venues de cette corne d’abondance si méconnue qu’est le XVIIᵉ siècle allemand. D’un côté Schütz, protestant et importateur en Allemagne de l’oratorio à l’italienne, de l’autre, en deux concerts, Biber, catholique, virtuose du violon et convaincu que l’instrument seul peut en dire autant que les mots et le chant.

Côté Schütz, c’est l’ensemble autour de qui enchaîne Nativité, Sept dernières paroles et Ascension, ordre logique qui va contre la chronologie des œuvres – elles datent respectivement de 1664, 1645 et 1623 -, si bien que l’auditeur fait un voyage dans le temps aux sources de l’art de Schütz, où les influences italiennes ne font que s’accentuer. L’Histoire de la Résurrection, avec son écriture largement en récitatif, sans beaucoup de place pour la sensualité instrumentale et chorale de la Nativité, peut en paraître un peu austère, mais elle n’en est pas moins émouvante et forte.

L’ensemble vocal est remarquable quand les voix se marient, plus décevantes dans certains solos (l’Ange trop pâle de la Nativité) ; l’exigence musicale et la grande compréhension du style de cette musique par l’ensemble et son inspiratrice rendent une pleine justice à un compositeur qu’on entend trop rarement en concert. L’enthousiasme du public se justifie aussi par la haute qualité de l’ensemble instrumental, riche ensemble de violes, continuo inventif et vents présents aux sonorités stimulantes – la petite pastille de la dulciane (autrement dit du basson) et des deux flûtes à bec pour les bergers de la Nativité n’est qu’un exemple de la richesse sonore de cet ensemble, où l’écriture de Schütz est servie par des instrumentistes de tout premier plan.

Un Biber de chambre plutôt que virtuose, au service du son


Biber, lui, confie à son instrument de prédilection, avec continuo, le soin de raconter la même histoire en quinze étapes, les quinze méditations instrumentales qui constitue le recueil des Sonates du Rosaire. C’est le compositeur et claveciniste qui les a inscrites au programme de l’Arsenal, sous forme de larges extraits accompagnés d’une sélection de pièces d’un autre grand cycle, toujours allemand, toujours à thème spirituel, mais très éloigné dans le temps : les Durées naturelles, l’une des dernières œuvres (2005/2006) de Stockhausen, « troisième heure » d’un grand cycle inachevé sur les heures du jour, Klang. La juxtaposition ne va pas de soi, mais outre qu’elle permet à la violoniste de réaccorder les deux instruments qu’elle joue en fonction des indications de Biber, il y a une parenté dans le travail inventif du son, dans l’exploration de sonorités inouïes – et, nous dit la présentation du projet, dans le rapport commun à la spiritualité, mais ce n’est un critère musical.

Les premières pièces choisies pour ce concert jouent simplement sur la résonance du piano : chaque note, dans un dépouillement harmonique complet, est jouée seule, et le pianiste attend qu’elle se soit évanouie pour jouer la suivante. On peut trouver cela d’abord irritant, mais il y a un côté hypnotique, comme si la note elle-même était moins importante que son écho, comme si le son naissait dans la salle de concert avant de retourner jusqu’à l’instrument, jusqu’à la corde du piano. Une fois cette base posée, une fois l’écoute du spectateur attirée par cette cartographie sonore, Stockhausen peut complexifier le discours sans que l’auditeur perde de vue la dimension spatiale du son à laquelle il nous a rendus sensibles, comme dans telle pièce où la résonance des notes jouées, plutôt que d’émaner de celles-ci, semble être un nuage d’où elles émergent. La fin du cycle, et la fin de ces deux concerts est marquée par trois accords au rythme de la respiration de l’interprète, autre « durée naturelle », profondément humaine, que Stockhausen n’oublie pas.

Pour Biber, part de l’idée d’un continuo présentant un contrepoint riche, qui n’est pas un simple accompagnement d’un instrument virtuose. Outre son propre instrument, il inclut donc un théorbe, mais aussi deux instruments à archet (une basse de violon et un violone), si bien qu’il faut un certain temps pour s’habituer à un équilibre sonore qui semble fondre le violon solo dans un plan sonore unique et lui retirer beaucoup d’espace interprétatif. Plus de fougue dans la partie soliste, une plus nette mise en avant des fulgurances de cette écriture, un écho plus affirmé de la virtuosité inouïe d’un compositeur-instrumentiste de génie, tout cela n’aurait pas nui, mais ce n’est certainement pas un reproche à faire à Céline Steinert, qui s’insère parfaitement dans ce véritable choix interprétatif qui parle pour lui-même. Sans doute n’est-ce pas notre Biber de cœur, mais l’ qui porte le projet de Brice Pauset s’en fait l’avocat avec beaucoup de conviction. Cette fusion chambriste des timbres fait écho aux radiographies sonores de Stockhausen, au bénéfice de l’expérience d’écoute du spectateur, au cœur du son par-delà les siècles.

Crédits photographiques : © Olivier Hoffschir () ; DR ()

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Metz. Arsenal. 8-9-I-2022. Heinrich Ignaz Franz von Biber (1644-1704) : Sonates du Rosaire, pour violon et basse continue, extraits ; Karlheinz Stockhausen (1928-2007) : Natürliche Dauern (Durées naturelles), extraits. Céline Steiner, violon ; L’Académie des cosmopolites ; Jean-Pierre Collot, piano.
Metz. Arsenal. 8 janvier 2022. Heinrich Schütz (1585-1672) : Histoire de la Nativité ; Les sept paroles du Christ en croix ; Histoire de la Résurrection. Jan van Elsacker, L’évangéliste ; Robbert Muuse, Jésus ; Ensemble vocal et instrumental Akadêmia ; direction : Françoise Lasserre.

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