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La Renarde de Janáček enchante Munich grâce à Mirga Gražinytė-Tyla

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Munich. Nationaltheater. 6-II-2022. Leoš Janáček (1854-1928) : La petite renarde rusée, opéra en trois actes sur un livret du compositeur d’après Rudolf Těsnohlídek. Mise en scène : Barrie Kosky ; décor : Michael Levine ; costumes : Victoria Behr. Avec : Wolfgang Koch (Garde forestier) ; Lindsay Ammann (son épouse/Chouette) ; Jonas Hacker (Instituteur/Moustique) ; Martin Snell (Curé/Blaireau) ; Milan Siljanov (Harašta) ; Elena Tsallagova (Renarde) ; Angela Brower (Renard) ; Yajie Zhang (Chien/Pivert) ; Mirjam Mesak (Mme Pasek/Geai)… Chœur d’enfants et chœur de l’Opéra national de Bavière ; Orchestre national de Bavière ; direction : Mirga Gražinytė-Tyla

Barrie Kosky crée des atmosphères enchanteresses, mais ce n’est rien à côté d’une direction poétique et puissante qui fait l’événement.

Avec un Nez confus et une Giuditta où Christoph Marthaler ne parvenait pas à sauver la dernière opérette de Lehár, sans parler des annulations multiples, il était temps que Serge Dorny puisse inscrire un succès au bilan de sa première saison à la tête de l’Opéra de Bavière. C’est chose faite et, pour ne rien gâcher, c’est avec l’une des plus belles œuvres de tout le répertoire lyrique qu’il y parvient, une œuvre souvent rabaissée au niveau d’une bluette pour enfants, mais qui vaut bien, et de manière combien plus modeste, les ambitions philosophiques de la presque contemporaine Femme sans ombre.

Barrie Kosky, décidément, n’est pas un homme d’interprétations. Pas plus que dans son Mahagonny berlinois de début de saison, il ne parvient ni même n’entreprend d’aller au-delà de l’illustration, le décor et l’animation scénique tenant lieu de regard sur l’œuvre. Heureusement, là où le spectacle berlinois éteignait toute la flamme de l’œuvre de Weill, il réussit du moins à Munich à restituer toute l’émotion de cette œuvre unique. Trop de guirlandes de Noël, comme l’a écrit la presse allemande ? Peut-être bien, et tout n’est pas soluble dans le cabaret cher à Kosky, mais le décor de Michael Levine ne se réduit pas à ses scintillements. Sans chercher le spectaculaire, il parvient à donner à chaque scène l’atmosphère qui lui convient, nuit dans la forêt, belle journée de printemps, auberge borgne : il y a là une poésie de la nature que les photos du spectacle ne peuvent rendre, et la manière dont les évolutions du décor servent à susciter l’émotion du spectateur est une vraie leçon de mise en scène. La direction d’acteurs, qui est souvent une force de Kosky, ne déçoit pas non plus : elle ne cède rien au pittoresque facile de l’animalité et préfère travailler l’émotion et le mouvement, avec une efficacité réelle. La scène des poules, certes, n’est pas très légère, mais partout ailleurs la fluidité du jeu scénique, avec des costumes qui renoncent pour l’essentiel à caractériser chien, oiseaux ou renards, emporte tout.

Un orchestre tout de poésie naturelle


L’événement, cependant, est en fosse, avec les débuts à Munich de . Aucune place à la niaiserie, au bucolique attendrissant dans cette direction dense, vivace, saturée de couleurs : le rythme rapide de l’ouverture surprend un peu, mais il n’y a aucune précipitation, et au contraire une attention au détail et à l’expressivité qui séduisent immédiatement. Cette première impression se confirme tout au long de la soirée : la cheffe sait laisser à la musique le temps de se déployer quand il faut, et aucune note n’est indifférente – c’est ce que veut la musique de Janáček, et que beaucoup de chefs doivent sacrifier pour privilégier la lisibilité. Ici la musique coule de source, et la nature telle que la dépeint l’orchestre est pleine d’une magie sans fadeur. Pour ne rien gâcher, elle sait aussi mettre en valeur les chanteurs de l’excellente distribution proposée par l’Opéra de Munich.

Le plus grand nom de la soirée est celui de , qui place le garde forestier dans la lignée de ses héros wagnériens, un homme simple, qui n’a pas les manières du monde mais qui garde son humanité en toute circonstance. Les autres humains, à commencer par l’instituteur de , sont suffisamment bien dirigés scéniquement et musicalement pour donner le meilleur d’eux-mêmes ; parmi les animaux, on reconnaîtra beaucoup de charme au chien et au pivert de Yajie Zhang, jeune membre du studio lyrique de Munich.

Et naturellement, il y a le couple central, la renarde d’, qui a mûri son rôle depuis sa prise de rôle à Paris en 2008, mais qui n’a rien perdu de sa fraîcheur, et le renard d’, au timbre clair qui fusionne plus qu’il ne contraste avec celui de sa partenaire – il est fort heureux que Kosky lui permette d’éviter tous les stéréotypes de masculinité que le travestissement a trop longtemps imposés. La scène de rencontre au deuxième acte, peut-être le plus beau duo d’amour de toute l’histoire de l’opéra (mais si), avec toute la délicate tonalité parodique que Janáček y a mis, est un moment d’émotion incomparable. Il faut espérer que cette production, avec des interprètes toujours adéquats, trouvera longtemps sa place au répertoire de l’Opéra de Munich, loin de la valse des productions que les maisons lyriques se sont crues obligées de s’astreindre.

Crédits photographies : © Wilfried Hösl

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Munich. Nationaltheater. 6-II-2022. Leoš Janáček (1854-1928) : La petite renarde rusée, opéra en trois actes sur un livret du compositeur d’après Rudolf Těsnohlídek. Mise en scène : Barrie Kosky ; décor : Michael Levine ; costumes : Victoria Behr. Avec : Wolfgang Koch (Garde forestier) ; Lindsay Ammann (son épouse/Chouette) ; Jonas Hacker (Instituteur/Moustique) ; Martin Snell (Curé/Blaireau) ; Milan Siljanov (Harašta) ; Elena Tsallagova (Renarde) ; Angela Brower (Renard) ; Yajie Zhang (Chien/Pivert) ; Mirjam Mesak (Mme Pasek/Geai)… Chœur d’enfants et chœur de l’Opéra national de Bavière ; Orchestre national de Bavière ; direction : Mirga Gražinytė-Tyla

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