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Le Retour d’Ulysse à Bâle : où est Ulysse ?

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Bâle. Schauspieltheater. 14-II-2022. Claudio Monteverdi (1567-1643) : Il Ritorno d’Ulisse in Patria, dramma in musica en 3 actes sur un livret de Giacomo Badoaro d’après L’Odyssée d’Homère. Mise en scène : Krystian Lada. Avec : Katarina Bradić, mezzo-soprano (Penelope/l’Umana Fragilità) ; Théo Imart, contre-ténor (Amore/Giunone/Amphinomos); Ronan Caillet, ténor (Eumete) ; Stefanie Knorr, soprano (Minerva) ; Rolf Romei, ténor (Fortuna/Giove/Pisandro) ; Alex Rosen, basse (Tempo/Nettuno /Antinoo) ; Jamez McCorkle, ténor (Telemaco) ; Martin Hug, ténor (Iro). I Musici de la Cetra, direction : Johannes Keller

Bien que charcuté dans les grandes largeurs, Il Ritorno d’Ulisse in patria donné au Schauspieltheater de Bâle atteint sa cible.

Ce Retour d’Ulysse, donné sur une scène plus intimiste, à deux pas du Theater Basel, se passe de quarante minutes de musique (adieu sublime Dolce speme !). Il licencie les domestiques Melanto et Eurimaco, la nourrice Euriclea. Il ignore le rôle-titre, dont la partie musicale place le seul O fortunato Ulisse dans la bouche de Télémaque. Et pourtant tout fonctionne.

Ulysse représentant pour (Prix Mortier Next Generation 2019) « un espace de projection plutôt qu’une figure », c’est à une profonde réflexion sur le thème du voyage qu’il convie le spectateur. Comme dans un célèbre jeu autour d’un héros à polo marin rayé de rouge à dénicher dans une foultitude d’inconnus, le metteur en scène polonais propose au spectateur de chercher Ulysse. La confusion gagne jusqu’aux familiers du chef-d’œuvre, qui, après s’être longtemps demandé « Mais où est Ulysse ? », après avoir confondu le héros d’Homère avec son fils Télémaque, avec le berger Eumete, se voient contraints de rendre les armes : ils se seront laissés berner par une narration qui les aura conduits loin du héros de l’Antiquité, mais au plus près de huit héros d’un temps bien contemporain.

Une démarche qui s’accorde au sujet même de l’opéra : la condition humaine malmenée par le bon vouloir des dieux. Dès l’accueil du public, une scène introductive surprend une très joueuse trinité (Jupiter, Neptune, Junon) en pleine séance de tir à l’arc sur une cible géante taguée au nom d’Ulysse. Ces trois divinités à la musculature décomplexée, comme sorties d’un tableau de Michel-Ange, sont les trois allégories (Temps, Fortune, Amour) du Prologue montéverdien, mais aussi les Prétendants toxiques de Pénélope. Le Prologue est leur premier terrain de jeu : une poignée de minutes leur suffit pour faire vieillir La Fragilité Humaine à vue d’œil. Le jeu de massacre auquel elles se livrent ne verra pas le triomphe de la conclusion escomptée.

Le décor est celui de la réserve d’un magasin de bricolage : en fond de scène un vertigineux échafaudage de chantier (un gyrophare s’allume aux moments-clefs sur la rampe), diverses étagères aux accessoires, des bâches utiles à la vidéo (on assiste à l’incendie de Troie), un cheval de jais sur roulettes, des brumes, de la pluie, un morceau de terre-patrie (un quadrilatère herbeux dans lequel s’enfouit Télémaque), et surtout deux « caissons à humains » régulièrement déplacés par chariots élévateurs. Un bric-à-brac qui n’en a que l’apparence et où le metteur en scène concentre le regard sur des êtres de chair et d’os au fil d’un spectacle prodigue en images.

A la fin de l’Acte I, le mur-cible de jardin coulisse pour laisser apparaître, dans un magnifique rai de lumière orangée, un groupe de huit hommes. Ils dévoileront beaucoup plus tard leur identité, après qu’en off, quelques interventions parlées évoquant d’anachroniques arrivées en Suisse auront servi de bande-annonce au très audacieux deus ex machina final : les huit hommes sont huit Hommes de Bâle (dixit le programme). Huit Ulysse d’aujourd’hui, ayant eux aussi traversé les mers : ce sont de vrais migrants dont l’identité se voit in fine adoubée par Pénélope elle-même, d’un Ti riconosco parlé vers chacun d’eux en guise de titre de séjour. Auparavant leur aura été offerte l’opportunité de pointer avec humour plus d’un cliché en vogue concernant leur intégrité d’être humain, et même de brosser le portrait sans concession d’une Suisse plus prompte à importer des produits du monde entier (on moque le composite hautement importatif du décor) que des créatures en détresse. Enfin assis (intégrés) dans le public, ces Ulysse inédits peuvent entamer avec Pénélope le merveilleux duo final. Un duo que l’épouse comblée partage un moment avec la voix off d’un Ulysse invisible dont la voix a été enregistrée. Un duo qu’elle laisse se conclure sans elle, occupée à s’avancer vers le public, ébauchant à son endroit un geste christique aussitôt abrégé d’un noir soudain.

L’implication des chanteurs est totale. La triple prestation des trois pointures requises en allégories/déités/prétendants fait forte impression, malgré la prise de risque ahurissante intimée par la quasi-omniprésence d’une garde-robe réduite à des torses nus émergeant de sous-vêtements immaculés : le ténor wagnérien maison s’amuse comme un fou sans oublier l’autorité d’un timbre qui lui autorisa naguère in loco Lohengrin et plus récemment Paul de La Ville Morte ; le jeune arbore un bronze abyssal ; révèle son puissant contre-ténor sopranisant. Stéphanie Knorr est une Minerva à la voix un peu droite, à la vocalisation prudente. incarne un sympathique Télémaque, un Eumete investi encore un peu vert. abonne Iro à un quasi-sprechgesang. De la splendide en Pénélope (et en Umana Fragilità) on ne sait qu’admirer le plus entre une voix ayant gagné en marmoréen et une présence scénique agrémentée du désarmant d’un sourire propre à faire fondre les cœurs secs. L’orchestre est spatialisé : au sommet de l’échafaudage les instrumentistes dévolus aux tutti, dans la fosse d’orchestre ceux en charge du continuo. Tous musiciens de l’excellent ensemble La Cetra. Dirigés par , du théorbe à la harpe, ils prodiguent un bonheur montéverdien constant.

Aurait-on été aussi indulgent s’il se fût agi des Troyens ? La soirée (petite sœur de l’émouvante Clémence de Titus genevoise de 2021) est de celles qui réussit son pari de transformer son spectateur, même quant à ses certitudes musicales. Ludique et sexy, ce point de vue sans concession sur les extraterrestres qui nous gouvernent, scelle le triomphe de l’humanité fragile. Ce qui n’est pas rien.

Crédits photographiques : © Judith Schlosser

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Bâle. Schauspieltheater. 14-II-2022. Claudio Monteverdi (1567-1643) : Il Ritorno d’Ulisse in Patria, dramma in musica en 3 actes sur un livret de Giacomo Badoaro d’après L’Odyssée d’Homère. Mise en scène : Krystian Lada. Avec : Katarina Bradić, mezzo-soprano (Penelope/l’Umana Fragilità) ; Théo Imart, contre-ténor (Amore/Giunone/Amphinomos); Ronan Caillet, ténor (Eumete) ; Stefanie Knorr, soprano (Minerva) ; Rolf Romei, ténor (Fortuna/Giove/Pisandro) ; Alex Rosen, basse (Tempo/Nettuno /Antinoo) ; Jamez McCorkle, ténor (Telemaco) ; Martin Hug, ténor (Iro). I Musici de la Cetra, direction : Johannes Keller

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