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Parsifal à Bastille : la Religion de l’Art

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Paris. Opéra Bastille. 28-V-2022. Richard Wagner (1813-1883) : Parsifal, Bühnenweihfestspiel en trois actes, sur un livret du compositeur. Mise en scène : Richard Jones. Décors et costumes : ULTZ. Lumières : Mimi Jordan Sherin. Chorégraphie : Lucy Burge. Avec : Simon O’Neill, ténor (Parsifal); Marina Prudenskaya, mezzo-soprano (Kundry) ; Brian Mulligan, baryton (Amfortas) ; Kwangchul Youn, basse (Gurnemanz) ; Falk Struckmann, baryton-basse (Klingsor) ; Reinhard Hagen, basse (Titurel) ; Neal Cooper, ténor (Premier chevalier du Graal ; William Thomas, basse (Deuxième chevalier du Graal) ; Tamara Banješević, soprano (Premier écuyer) ; Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, mezzo-soprano (Deuxième écuyer) ; Tobias Westman, ténor (Troisième écuyer); Maciej Kwaśnikowski, ténor (Quatrième Ecuyer) ; Claudia Huckle, contralto/Kseniia Proshina, soprano/Andrea Cueva Molnar, soprano/Ramia Roy, mezzo-soprano (Filles fleurs) ; Claudia Huckle, contralto (une Voix d’en Haut). Chœur (chef de chœur : Ching Lien Wu) et Orchestre de l’Opéra national de Paris, direction : Simone Young

À Bayreuth, le Parsifal de Uwe Eric Laufenberg militait pour l’oecuménisme. À Paris, celui de milite pour un monde sans religion. La direction ample et sublime de immerge l’auditeur dans l’intelligence de cette vision audacieuse du Bühnenweihfestspiel de Wagner.

« … lorsque la religion devient artificielle, il revient à l’art de sauver l’essence de la religion en s’emparant des symboles mythiques que cette dernière prend au sens propre et veut faire passer pour vrais… » a travaillé sur le sujet un quart de siècle. Ces mots, extraits de son essai Religion et Art, ont inspiré le metteur en scène anglais.

« Une religion est une secte qui a réussi », convient-on. En phase avec le retour du religieux auquel notre XXIᵉ siècle se voit confronté, le Montsalvat de Jones abrite une confrérie masculine rivée à une parole inscrite dans le marbre d’un livre unique dont la tranche en duplique les déclinaisons (WORD, WORT, PAROLA, MOT…) sur les étagères de la bibliothèque d’un lieu où les femmes font figure de corps étranger. La totalité du Prélude le plus immobile du répertoire accompagne la lecture immobile dans laquelle sont plongés des chevaliers en survêtements. Le seul mouvement provient de la vapeur s’échappant des fait-tout dans le réfectoire d’une bâtisse à l’ordre irréprochable. Après ce long moment de musique hors du temps, la direction d’acteurs s’ébranle, qui, très vite, distribue des cartes d’identité très lisibles à chacun de ces chevaliers. Sportifs et propres sur eux (une âme sain(t)e dans un corps sain(t) ?), les frères convers de Jones sont pris en flagrant délit lorsque, d’un simple geste, l’un d’eux interdit à Kundry de participer plus avant au travelling d’un décor qui, comme dans le Tristan de Py, nous conduit à la Cérémonie du Graal après nous avoir fait traverser toutes les pièces à vivre du lieu : terrasse-fontaine avec buste du Maître (Titurel), cuisine avec portrait du Maître en dominateur du Monde, infirmerie (où l’on régénère Amfortas du sang prélevé sur les jeunes chevaliers en pleine sève), cellule du Maître, salle de réunion avec fresque et reliques, chapelle et enfin escalier par lequel tous fuiront au final cet endroit où corps et esprit auront été tentés par la soumission.

Le domaine de Klingsor ne vaut pas mieux. Les corps féminins, créés dans la moiteur d’une serre végétale, naissent ensuite, non dans les choux mais dans les maïs, sur un monstrueux étal de filles-fleurs sur quatre étages : certaines sont « finies » (les solistes), alors que d’autres tentent encore de s’extirper à mi-corps des feuilles en s’adonnant, hypertrophies des zones érogènes à l’appui, à d’audacieuses chorégraphies. On rit jaune, puis noir, lorsqu’à la fin de l’Acte II, après le duo nocturne Parsifal/Kundry, cet ahurissant peep show ludique et décomplexé réapparaît calciné pour illustrer à point nommé le propos de : la sur-sollicitation du cerveau tout autant que l’hypersexualisation du corps sont deux illusions pour « compenser la peur de la sexualité et de l’intimité. » Parsifal ou la possibilité d’une troisième voie.

Parsifal servi par une femme dans la fosse, c’est inédit. Le Dienen, dienen de s’applique doublement : d’abord sur le projet féministe et sans ambiguïté de Richard Jones, ensuite sur la sublime partition. Le programme annonce une version (3h55) plus proche de Boulez (3h39) que de Toscanini (4h48). Curieusement, quelques moments mis à part (les chœurs cérémoniels de l’Acte I), la cheffe australienne donne le sentiment d’étirer au maximum la pâte orchestrale afin de mieux la magnifier : ainsi la fin du II, que semble ne pas vouloir lâcher et qu’elle sculpte longuement, le temps de digérer le condensé de regrets et d’occasions manquées que le « duo de sourds » a fait naître. La seconde Verwandlungsmusik donne la même impression, accordée à ce qui constitue probablement l’image la plus forte de la soirée : Amfortas traîné par les pieds de pièce en pièce, jusqu’à la chapelle, au son des cloches réapparu en majesté comme jamais. Nonobstant une réserve concernant la spatialisation chorale insuffisamment éthérée des voix féminines venues d’en haut, la soirée est orchestralement grandiose.

Écuyers et Chevaliers sont crânement campés (mention pour le verbe haut de ). Les filles fleurs pépient à ravir dans l’étal pornographique de Klingsor, autre scène mémorable de ce Parsifal. , invisible Titurel, double avec une belle profondeur le Maître, vieillard cacochyme, ombre de l’homme qui fonda la secte, aujourd’hui porté à bout de bras jusqu’à la cérémonie. La voix de n’a perdu ni en noirceur ni en puissance depuis ses débuts à Bâle dans les années 80. , aussi clair que London était caverne sans fond, emporte le point avec un Amfortas déchirant, que Jones vide littéralement de son sang au fil de la cérémonie du I. Une fois que l’on aura accepté le deuil jamais fait de Hans Hotter en Gurnemanz, , simplement humain, et malgré une légère fatigue au III, émeut toujours dans le rôle, qu’il incarna des années durant à Bayreuth. Simon O’Neill compense son inadéquation au gabarit visuel affilié au personnage par son engagement sincère à cette production où sa voix, bien que légèrement nasale, s’avère infaillible en terme de souffle comme dotée du panache nécessaire à un Nur eine Waffe taugt d’une immense élévation. La gracile s’impose en Kundry, qui n’esquive pas du tout son lachte. Les deux héros peinent cependant à habiter en bêtes de scène la chambre obscure de l’Acte II où la mise en scène les confine, le temps que Kundry s’y effeuille en prestidigitatrice, ne conservant que ses talons orange sauvés par l’appétence de Jones pour la couleur.

La ferveur accueillant ce Parsifal suivi dans un silence religieux aura fait fi de la désapprobation d’un spectateur face à la première image du III : les studieux chevaliers du I ont troqué les barbes finement taillées pour de lâches catogans, et s’adonnent à la violence à deux pas de la bibliothèque quasi-vidée de ses bibles. Vous aviez dit Bühnenweihfestspiel (Festival scénique sacré) ? À Paris, un soir de mai 2022, l’Art a exaucé le vœu de Wagner. Il s’est emparé des symboles de la religion. Et c’est peut-être là le plus intolérable.

Crédits photographiques: © Vincent Pontet / Opéra national de Paris

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Paris. Opéra Bastille. 28-V-2022. Richard Wagner (1813-1883) : Parsifal, Bühnenweihfestspiel en trois actes, sur un livret du compositeur. Mise en scène : Richard Jones. Décors et costumes : ULTZ. Lumières : Mimi Jordan Sherin. Chorégraphie : Lucy Burge. Avec : Simon O’Neill, ténor (Parsifal); Marina Prudenskaya, mezzo-soprano (Kundry) ; Brian Mulligan, baryton (Amfortas) ; Kwangchul Youn, basse (Gurnemanz) ; Falk Struckmann, baryton-basse (Klingsor) ; Reinhard Hagen, basse (Titurel) ; Neal Cooper, ténor (Premier chevalier du Graal ; William Thomas, basse (Deuxième chevalier du Graal) ; Tamara Banješević, soprano (Premier écuyer) ; Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, mezzo-soprano (Deuxième écuyer) ; Tobias Westman, ténor (Troisième écuyer); Maciej Kwaśnikowski, ténor (Quatrième Ecuyer) ; Claudia Huckle, contralto/Kseniia Proshina, soprano/Andrea Cueva Molnar, soprano/Ramia Roy, mezzo-soprano (Filles fleurs) ; Claudia Huckle, contralto (une Voix d’en Haut). Chœur (chef de chœur : Ching Lien Wu) et Orchestre de l’Opéra national de Paris, direction : Simone Young

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