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À Montpellier, le Jules César de Jaroussky sous l’emprise des Parques

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Montpellier. Opéra Comédie. 7-VI-2022. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Jules César. Opéra en 3 actes sur un livret de N.F. Haym. Mise en scène : Damiano Michieletto. Avec : Gaëlle Arquez, Jules César ; Emöke Barath, Cléopâtre ; Franco Fagioli, Sextus ; Lucile Richardot, Cornélia ; Carlo Vistoli, Ptoléméé ; Francesco Salvadori, Achillas ; Adrien Fournaison, Curio ; Paul Figuier, Nireno. Ensemble Artaserse. Direction musicale, Philippe Jaroussky

Après avoir souvent chanté les opéras de Haendel, c’est comme directeur musical que aborde aujourd’hui Jules César, à la tête de son et d’une distribution vocale de rêve.

Le synopsis de ce grand succès de l’opera seria haendélien est digne d’un peplum. César, victorieux de Pompée, arrive en vainqueur en Égypte où Ptolémée veut ravir le pouvoir à sa sœur Cléopâtre. L’usurpateur fait assassiner Pompée pour enlever sa veuve Cornélia, défendue par son fils Sextus. Pour reconquérir le trône d’Égypte, Cléopâtre met tout en œuvre pour séduire César. Le tout sous le regard implacable des Parques qui emprisonnent les personnages dans la toile mortifère du fil rouge de leurs destinées. Viols, tentatives de suicide et d’empoisonnement, décapitation : la violence est omniprésente dans cette œuvre, et bien utilisée par la mise en scène, qui insiste sur la présence de la mort tout au long des trois actes : tête de Pompée offerte à César dans une caisse sanguinolente, cendres funéraires venues recouvrir le plateau, fil de la vie rompu par le ciseau des Parques, César couvert de sang lorsqu’il réapparait après son naufrage, et jusqu’à la prémonition de son assassinat futur à la fin de l’œuvre … Il y a ainsi une véritable trame narrative mortifère qui unifie le récit, symbolisé par la présence des Parques nues qui effectuent une sorte de danse macabre en fond de scène. Les mânes de Pompée sont aussi présentes, personnifiées par le corps dénudé du personnage assassiné, qui termine en statue de marbre sur son socle à la fin du troisième acte. La rencontre entre et le metteur en scène date de 2019 à Salzbourg sur la production d’Alcina. Michieletto nous donne ici à voir une fructueuse collaboration entre mise en scène, direction musicale et chanteurs.

La distribution vocale est l’autre réussite de cette production. Tous les rôles sont ici des prises de rôle pour les chanteurs, avec une différence par rapport à la distribution parisienne du mois dernier : c’est Emöke Barath qui remplace Sabine Devieilhe, et qui retrouve sur la scène de l’Opéra-Comédie les grands airs de Cléopâtre avec lesquels elle nous avait enchantés dans une version de concert ici même en septembre dernier. Comme l’héroïne qui se transforme physiquement au fil de l’œuvre grâce à ses nombreux changements de costumes, Emöke Barath évolue vocalement, depuis un registre plus léger au premier acte jusqu’aux grands airs de bravoure de la deuxième partie, où elle donne à ces chefs d’œuvres la pleine intensité dramatique qui convient. L’air Se pieta di me non senti de l’acte II et le sublime Piangero la sorte mia de l’acte III sont des sommets d’émotion. En comparaison, la voix de la mezzo-soprano dans le rôle de César parait manquer un peu de puissance, mais le rôle lui-même est un peu plus en retrait, et l’interprétation reste irréprochable. Le contre-ténor campe un émouvant Sextus, dans un rôle qui demande un ambitus très ample, jadis chanté par Philippe Jaroussky dans la version de William Christie à Salzbourg. La Cornélia de , dont on aime toujours autant le registre le plus grave, nous offre des beaux accents de tragédienne. Dans le rôle du méchant Ptolémée, le contre-ténor est parfait, passant souplement d’un registre à l’autre. Quant à l’orchestre, dirigé avec tact et précision par Jaroussky, il souligne parfaitement tous les affects exprimés sur scène, tout en subtilité. On sent que le chef est parfaitement à l’écoute des chanteurs dans ce répertoire qu’il connait si bien pour l’avoir beaucoup chanté lui-même. Le continuo est exemplaire, avec une mention spéciale au théorbe et à la harpe qui soulignent les pianissimi vocaux dans les airs les plus émouvants. Philippe Jaroussky installe ici un véritable dialogue entre la fosse et la scène.


Les décors de Paolo Fantin sont peut-être l’aspect le moins consensuel de cette production. Trois décors pour trois atmosphères différentes : le premier enferme l’action entre trois murs blancs dont sont prisonniers les personnages, soumis à leur destin, en un huis-clos mortifère. Aux deuxième acte, apparait cet imbroglio de fils rouges du plus bel effet. On est moins convaincu dans la dernière partie lorsqu’une bâche transparente de chantier vient s’interposer entre l’avant-scène et les conspirateurs qui cherchent à attenter à la vie de César. Heureusement, les effets de lumière parviennent à procurer un peu de magie à la trivialité du décor et à donner de la poésie à la déambulation macabre des Parques. On peut regretter d’être bien loin de la campagne égyptienne et de se retrouver parfois plus proche d’un film de zombies … Quoiqu’il en soit, la magie de la musique opère parfaitement et le génie de Haendel s’est déjà sorti de bien d’autres situations !

Crédit photographique : © Marc Ginot

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Montpellier. Opéra Comédie. 7-VI-2022. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Jules César. Opéra en 3 actes sur un livret de N.F. Haym. Mise en scène : Damiano Michieletto. Avec : Gaëlle Arquez, Jules César ; Emöke Barath, Cléopâtre ; Franco Fagioli, Sextus ; Lucile Richardot, Cornélia ; Carlo Vistoli, Ptoléméé ; Francesco Salvadori, Achillas ; Adrien Fournaison, Curio ; Paul Figuier, Nireno. Ensemble Artaserse. Direction musicale, Philippe Jaroussky

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