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Les voix enchantées d’Alcina à Salzbourg

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Salzbourg. Haus für Mozart. 10-VIII-2019. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Alcina, opéra sur un livret anonyme. Mise en scène : Damiano Michieletto ; décors : Paolo Fantin ; costumes : Agostino Cavalca. Avec : Cecilia Bartoli (Alcina) ; Philippe Jaroussky (Ruggiero) ; Sandrine Piau (Morgana) ; Kristina Hammarström (Bradamante) ; Christoph Strehl (Oronte) ; Alastair Miles (Melisso). Bachchor Salzburg ; Les Musiciens du Prince ; direction : Gianluca Capuano

8alcina-1156_retUne distribution inégalable ferait presque oublier la faiblesse insigne de la mise en scène de .

La brève direction d’Alexander Pereira (2012-2014) n’aura pas laissé que des bons souvenirs à Salzbourg, mais il faut bien lui reconnaître au moins un grand mérite, celui d’avoir fait revivre un festival de Pentecôte alors mal en point en en confiant la direction à , qui y produit depuis lors chaque année une nouvelle production d’opéra où, cela va sans dire, elle est la vedette. Comme chaque année ou presque, la production du printemps est reprise au festival d’été, alternant généralement répertoire romantique et répertoire baroque. Haendel est donc à l’honneur en 2019, deux ans après un Ariodante très réussi où brillait déjà aux côtés de la maîtresse des lieux.

Au moins autant que cet Ariodante, l’Alcina de 2019 est d’abord une fête des voix. Pas de hiérarchie à établir : dans l’ordre alphabétique, , , et contribuent également à la réussite musicale de la soirée. Ils sont soutenus avec efficacité, à défaut d’une grande imagination, par et l’orchestre monégasque fondé pour soutenir les activités de Cecilia Bartoli ; les choses sont plus difficiles pour les rôles secondaires : est très convaincant, mais est vite en difficulté, à tel point qu’on soupçonne une méforme le privant de ses moyens ; le plus problématique est cependant le choix de confier le rôle d’Oberto à un enfant venu des Wiener Sängerknaben : on peut saluer la conscience professionnelle et la précision du jeune interprète, mais la partition le dépasse, y compris les récitatifs dont il ne peut restituer les enjeux dramatiques. Mais ces réserves ne sont là que pour mémoire, tant les quatre héros soutiennent l’enthousiasme tout au long de la soirée. Cecilia Bartoli a longtemps construit sa carrière sur une virtuosité ébouriffante qui pouvait aller jusqu’à prendre le pas sur la musique elle-même : c’est exactement le contraire qu’elle offre ici, une primauté à la musicalité et à l’émotion, à la construction d’un personnage qui est au bout de ses illusions, où la pulsation des douleurs intimes n’est jamais loin sous les apparences qu’elle cherche à sauver.

Sandrine Piau offre le contraste parfait à une telle performance, avec sa virtuosité tout terrain et son humour crâne, sans oublier l’émotion pure de Credete al mio dolor ; parvient à développer une incarnation forte, émouvante et diversifiée de son personnage, bien loin de la simple pureté de ton qui était son principal mérite il n’y a pas si longtemps. est à la hauteur de ces partenaires prestigieux : ce n’est certes pas la première fois que ResMusica fait l’éloge de cette artiste et regrette que le star system lui fasse de l’ombre, mais cette représentation confirme bien ses qualités : une intensité dramatique qui naît de la musique même et un timbre sombre qui rayonne de vérité humaine. Mais le meilleur de cette représentation n’est pas cette addition de talents : c’est au contraire la force collective qui unit ce quatuor, autour d’une conception théâtrale et musicale commune qui passe par une extrême probité face à l’œuvre, un souci commun de faire du théâtre et de la musique ensemble ; la manière dont tous ont travaillé la vérité dramatique des récitatifs n’est sans doute pas ce que beaucoup de spectateurs retiendront de ce spectacle, mais c’est un excellent révélateur.

7alcina-0785_retIl est fort regrettable, dans ces conditions, que soit passé à ce point à côté de l’œuvre. Ce n’est pas faute d’ouvrir des pistes interprétatives d’ailleurs pour la plupart pertinentes : la scène est construite en miroir, les sortilèges perçant continuellement derrière l’apparence polie de la respectabilité ; la présence sur scène des trois âges d’Alcina (une toute jeune fille et une vieille dame en plus de l’héroïne), passé toujours présent, avenir redouté, est là pour souligner le drame humain contre lequel la magie est impuissante ; et la hache dont l’une ou l’autre de ces incarnations s’arme a quelque chose de mythologique, sans qu’on puisse très bien voir à quoi elle fait référence. Mais tant de bonnes idées ne servent pas à grand chose si elles ne sont pas développées, mises en relation, construites sur le long terme du spectacle.

Michieletto semble hélas plus préoccupé de présenter de belles images au public que de construire une interprétation de l’œuvre, et sa direction d’acteurs accumule les poncifs (le pire étant le peu sensuel strip-tease, vu et revu, qu’il demande à Morgana dans son air du troisième acte). La surcharge des signes aboutit à l’anéantissement du sens. Il est regrettable que pour si peu de résultat le metteur en scène n’hésite pas à mettre en péril les admirables équilibres d’un opéra qui, en plus de la qualité de sa musique, offre un des plus beaux livrets de tout le répertoire lyrique – l’inversion des deux derniers airs du premier acte et le déplacement du dernier air d’Alcina au beau milieu du dénouement n’en sont que les faits les plus saillants.

Crédits photographiques © SF/Matthias Horn

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Salzbourg. Haus für Mozart. 10-VIII-2019. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Alcina, opéra sur un livret anonyme. Mise en scène : Damiano Michieletto ; décors : Paolo Fantin ; costumes : Agostino Cavalca. Avec : Cecilia Bartoli (Alcina) ; Philippe Jaroussky (Ruggiero) ; Sandrine Piau (Morgana) ; Kristina Hammarström (Bradamante) ; Christoph Strehl (Oronte) ; Alastair Miles (Melisso). Bachchor Salzburg ; Les Musiciens du Prince ; direction : Gianluca Capuano

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