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Au Verbier Festival, Ludovic Tézier mène le Bal Masqué

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Verbier. Salle des Combins. 25-VII-2022. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Un Ballo in Maschera, opéra en 3 actes sur un livret d’Antonio Somma d’après Gustave III, la pièce d’Eugène Scribe. Mise en espace : David Sakvarelidze. Conception vidéo : Aline Foriel-Destezet. Avec : Freddie De Tommaso, Riccardo ; Angela Maede, Amelia; Ludovic Tézier, Renato ; Daniela Barcellona, Ulrica ; Ying Fang, Oscar ; Milan Siljanov, Silvano ; Denis Chmelensky, Tom ; Daniel Barrett, Sam ; Michał Prószyński, un serviteur d’Amelia, magistrat en chef. Oberwalliser Vokalenensemble. Verbier Festival Orchestra, direction musicale : Gianandrea Noseda

Au Verbier Festival, l’opéra est à la fête avec un brillant Un Ballo in Maschera de où la direction superbe d’un inspiré sublime chanteurs et orchestre.

Sans costume, sans recherche de lumières, sans autre décor que des projections vidéo sans beauté, sans autre mise en scène qu’une pâle mise en espace se bornant à des entrées et des sorties, certains des solistes emportant leur partition sous le bras, il est bien malaisé de raconter efficacement Un Ballo in Maschera de . Moins connue que Traviata, Aïda ou Nabucco, fonds de commerce des festivals lyriques, cette œuvre reste néanmoins un bijou musical. Non seulement elle permet aux principaux protagonistes de briller avec des airs d’une grande beauté, mais les seconds rôles revêtent une importance narrative unique et jouissent de magnifiques interventions vocales. Ainsi, Ulrica la voyante qui prédit l’assassinat de Renato, Comte de Warwich, Gouverneur de Boston, s’offre des pages d’une noirceur terrible portée par des coups d’orchestres terrifiants et brusques accentués par la note grave et obsédante d’une clarinette. Oscar, le page fouilleur de l’intrigue bénéficie lui d’une musique enjouée et brillamment aérienne, comme étrangère au drame qui va se dérouler.

À Verbier, c’est (remplaçante d’Ekaterina Semenchuk souffrante) qui tient le rôle d’Ulrica. Abordant ce personnage depuis peu, la voix de la mezzo-soprano italienne manque encore d’unité en particulier dans un grave au vibrato trop ample.

Avec (Oscar), on touche à des niveaux difficiles à exprimer avec des mots tant l’émerveillement de sa prestation subjugue. Par le passé, nos lignes avaient déjà vanté les qualités de cette jeune soprano, comme dans sa Suzanne des Noces de Figaro de Mozart au Met en avril de cette année, ou lors de sa Nanette du Falstaff de Verdi à Verbier en 2016 où nous y notions son extraordinaire souplesse vocale. Ici, son assurance, sa précision, sa technique, sa décontraction, son jeu, tout est parfaitement huilé. Elle domine si bien son sujet qu’on dirait que l’orchestre, le chœur, les autres solistes, tous tournent autour d’elle. Son « Volta la terrea » d’entrée est un régal. Avec une voix claire, admirablement projetée et une diction impeccable, ses apparitions tout au long de l’opéra la projettent comme un élément catalyseur de l’ensemble des protagonistes tant son énergie est communicative. Dans son « Saper vorreste », modèle du genre, la soprano chinoise s’envole vers une interprétation lumineuse rassemblant tous les suffrages du public. Ce qui enchante dans la prestation de la jeune femme, c’est son engagement scénique total. Ne lui importe que son rôle, son théâtre, l’histoire qu’elle raconte. Hors la scène, rien n’existe.

Impliqué jusqu’au bout des ongles, le baryton (Renato) n’est pas en reste. Possédant le rôle, qu’il vient de chanter à La Scala de Milan en mai dernier, il se promène sur le devant de la scène avec un naturel déconcertant. Il s’arrête, se retourne à demi, et repart vers les protagonistes auxquels il doit s’adresser. Regardant celui-ci, prenant une main de celui-là, appuyant un regard sur celle-ci, d’une main à peine levée arrêtant cet autre, il est dans cette intrigue comme chez lui. Il mène le bal. Et, avec quelle voix ! Pas un mot qui ne soit intelligible, pas une phrase qui ne soit réfléchie, pas une intonation qui ne soit juste, s’inscrit décidément comme l’un des plus grands barytons verdiens de l’art lyrique. Très en forme, il scelle l’apothéose de sa prestation avec un « Eri tu che macchiavi quell’anima » somptueux qui lui vaut de longs et chaleureux applaudissements.

Concernant les autres principaux protagonistes, le jugement se doit d’être plus critique dans la mesure où ils apparaissent moins bien préparés. À commencer par le ténor (Ricardo) qui, quoiqu’il possède un instrument vocal imposant avec des aigus faciles et clairs, ne domine pas totalement les notes de passages et montre quelque difficultés avec le diapason. Souvent imprécis, son chant manquant de rigueur, il se met alors en décalage avec l’orchestre. S’aidant de la partition pour son chant, son jeu de scène s’en trouve inévitablement réduit. Ce n’est qu’un chanteur sans enjeu par rapport aux autres protagonistes qu’il ne regarde pratiquement jamais. À ses côtés, la soprano américaine Angela Meade (Amelia) n’en fait guère plus. Annoncée « souffrante mais qui tiendra son rôle », elle ne présente qu’un échantillon (assez flatteur) de sa voix quand, après l’entracte, on nous annonce qu’elle n’assurera pas l’air d’entrée du deuxième acte, ni celui du troisième acte. C’est donc, étrangement, sans ces deux grands airs (« Ecco l’orrido campo » et « Morrò, ma prima in grazia ») qu’Angela Meade s’en est allée. Trac ? Impréparation ? Réelle indisposition vocale ? Citons, parmi les rôles de comprimari, l’excellente projection vocale et la très bonne diction du baryton-basse (Silvano).

Hormis les deux exceptionnelles prestations de et de , le maître à jouer de cette soirée reste sans contredit le chef . Devant un au grand complet, le chef italien imprime une dynamique orchestrale d’une force peu commune. Entraînant de tout son corps cet ensemble de musiciens, il domine le plateau orchestral et vocal avec un élan communicatif. Rien n’est laissé au hasard, pas un rythme, pas un tempo, pas un silence n’échappe à sa musique. Quand bien même on ne retrouve pas la symbiose que avait avec son orchestre du Teatro Regio, par exemple, on perçoit cette sensation émotionnelle qu’il transmet à chacun à travers sa direction d’orchestre.

Crédit photographique : © Evgeny Evtyukhov

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Verbier. Salle des Combins. 25-VII-2022. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Un Ballo in Maschera, opéra en 3 actes sur un livret d’Antonio Somma d’après Gustave III, la pièce d’Eugène Scribe. Mise en espace : David Sakvarelidze. Conception vidéo : Aline Foriel-Destezet. Avec : Freddie De Tommaso, Riccardo ; Angela Maede, Amelia; Ludovic Tézier, Renato ; Daniela Barcellona, Ulrica ; Ying Fang, Oscar ; Milan Siljanov, Silvano ; Denis Chmelensky, Tom ; Daniel Barrett, Sam ; Michał Prószyński, un serviteur d’Amelia, magistrat en chef. Oberwalliser Vokalenensemble. Verbier Festival Orchestra, direction musicale : Gianandrea Noseda

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