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Jonas Kaufmann à Salzbourg, Lied et star system

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Salzbourg. Grosses Festspielhaus. 7-VIII-2022. Choix de Lieder de Beethoven, Mahler, Schubert… ; Franz Liszt (1811-1886) : 9 Lieder. Jonas Kaufmann, ténor ; Helmut Deutsch, piano

Dans une atmosphère peu propice à la concentration, montre quel musicien d’exception il reste.

Que veulent les fans ? Les premiers Lieder du programme choisi par pour ce récital salzbourgeois ont été suivis d’intempestifs applaudissements gênant visiblement le chanteur autant que les amateurs de Lied dans le public. Il a ensuite pris prétexte de l’arrivée d’un retardataire à l’une des places les plus chères de la soirée, placé contre tout bon sens par le festival pendant lesdits applaudissements, pour demander au public de s’abstenir dans la mesure du possible. Il n’a pas été écouté : que veulent les fans, qui préfèrent s’étourdir de leurs applaudissements plutôt que de respecter la demande raisonnable de celui-là même qu’ils applaudissent ?

Un tel comportement est d’autant plus regrettable que le concert, lui, méritait bien d’être écouté avec attention, malgré deux défauts majeurs. Le premier est une conséquence du funeste culte des stars : un programme qui aurait demandé une salle intime s’en trouve programmé dans les trop grands espaces du Grosses Festspielhaus, dont l’acoustique précise et riche ne rattrape pas tout à fait l’immensité. Le second est dû au chanteur lui-même : quelle idée de proposer en première partie douze Lieder de douze compositeurs différents ? C’est là encore l’inverse de l’essence du Lied : la poésie a besoin de temps pour se déployer, pas de changements brusques. L’ensemble est extrait de son récital Selige Stunde, mais ce n’est pas une excuse.

Mais les réserves théoriques tombent vite face à l’intégrité stylistique et aux moyens vocaux inentamés du chanteur. Certes, Jonas Kaufmann a des pairs dans le Lied, seule l’absurdité du star system lui donne un public que d’autres tout aussi méritants n’ont pas ; Mark Padmore ou Ian Bostridge, par exemple, apportent des couleurs plus sombres que Kaufmann n’a pas. Le sens du mot est toujours là ; la capacité à alléger la voix, sans jamais céder sur la projection, est impressionnante pour un musicien qui chante désormais Otello ou Tristan : ces Lieder, souvent très connus, parfois plus rares, ont beau être hétérogènes, le chanteur réussit à leur donner à chaque fois leur atmosphère propre. Le Lied de Dvořák Als die alte Mutter est un des sommets émotionnels de cette partie, mais c’est avec Mahler, Ich bin der Welt, qu’il la conclut, dans une interprétation très retenue d’une grande précision musicale.

La deuxième partie du concert est elle aussi extraite d’un disque, mais elle est beaucoup plus cohérente : les Lieder de Liszt, rares au concert comme au disque, méritent bien d’être ainsi défendus. À l’exception des anecdotiques Cloches de Marling, tous sont des merveilles, qui obligent Kaufmann à sortir de l’atmosphère éthérée, d’amours romantiques en paysages bucoliques, qui parcourt la première partie. Passons sur un accent vériste trop appuyé à un moment de O lieb, so lang du lieben kannst, sur une tendance un peu trop systématique à monter en voix de tête déjà présente avant l’entracte. L’investissement du musicien, la densité poétique de sa diction, la compréhension intime des enjeux de chaque œuvre sont à la hauteur de l’inspiration de Liszt. La bile de Vergiftet sind meine Lieder est tout aussi convaincante que la fantaisie bizarre des Drei Zigeuner de Lenau ; des deux versions composées par Liszt du poème de Goethe Freudvoll und leidvoll (plus connu par le Lied de Beethoven dans sa musique de scène pour Egmont), la première est la plus passionnante, refusant le pathos, semblant découvrir les mots au fur et à mesure et pesant les résonances émotionnelles de chacun d’eux : tout star qu’il est, Kaufmann approfondit cette introspection avec une bouleversante simplicité.

La longue séance de bis, avec un public prêt à partir après chacun d’entre eux, nous ramène dans le quotidien banal du star system, mais peu importe : avec la complicité de , conseiller précieux et accompagnateur toujours un peu trop discret, Jonas Kaufmann montre que l’intégrité artistique résiste même en conditions difficiles.

Crédits photographiques : © SF / Marco Borrelli

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Salzbourg. Grosses Festspielhaus. 7-VIII-2022. Choix de Lieder de Beethoven, Mahler, Schubert… ; Franz Liszt (1811-1886) : 9 Lieder. Jonas Kaufmann, ténor ; Helmut Deutsch, piano

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