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Au Gstaad Menuhin Festival, Jan Lisiecki honore Beethoven

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Gstaad. Grande Tente. 21-VIII-2022. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour piano et orchestre n° 5 en mi majeur op. 73 « Empereur ». Piotr Illich Tchaïkovsky (1840-1893) : Symphonie n° 4 en fa mineur op. 36 « Fatum ». Jan Lisiecki, piano. Gstaad Festival Orchestra, direction : Jaap van Zweden

La Grande Tente du Gstaad Menuhin Festival aurait mérité d’être remplie jusqu’au dernier siège pour ce concert où le piano de a porté aux sommets la musique du fastueux Concerto « Empereur » de Ludwig van Beethoven.

Leonard Bernstein affirmait que « dans un concerto, il faut un chef et un soliste. » Dans cette apparente lapalissade, il entendait faire comprendre que chacun devait rester à sa place, sous-entendu que le chef unique, c’est le chef d’orchestre. Avec ce monument de l’écriture concertante qu’est le Concerto pour piano « Empereur » de Beethoven, les mots du chef américain n’ont jamais aussi bien sonné. Dans une chronique sur la brillante intégrale des concertos pour piano et orchestre de Beethoven que le jeune pianiste canadien (d’origine polonaise) Jan Lisiecki venait d’enregistrer pour Deutsche Grammophon, notre confrère Jean-Claude Hulot émettait une légère réserve quant à la direction depuis le clavier manquant « quand même parfois un peu de contraste, en particulier dans les deux derniers concertos qui requièrent plus d’affirmation parfois conflictuelle de l’orchestre. » Cette remarque prend tout son sens à la lumière de la prestation de sous la baguette de .

Certes, il faut dire que dès les tous premiers instants de ce concerto, l’introduction de l’orchestre est d’une telle intensité que l’on ne peut imaginer autre chose qu’un moment de grâce. À quoi tout cela tient-il ? Deux mesures et le miracle émotionnel se produit. L’entrée du piano, admirablement découpée, déjà permet d’apprécier l’extraordinaire toucher de Jan Lisiecki. Bien vite, on constate que le soliste a le regard constamment porté vers le chef. Ainsi, ses interventions sont exécutées dans le sens du geste du chef d’orchestre. À la seconde même. S’ensuit alors un discours musical continu où le piano est partie prenante de l’orchestre. On aurait pu penser assister à une exécution stricte, à une suite de notes jouées dans la précision « réglée comme du papier à musique », si la musicalité exceptionnelle de Jan Lisiecki n’offrait un climat d’une grande noblesse à ces pages. La symbiose entre l’orchestre et le piano est totale, le jeune homme totalement investi dans son jeu donne une grandeur à cette œuvre comme rarement il a été donné de l’entendre. Libéré des contraintes de la direction d’orchestre qu’il avait dans son enregistrement, ici, il se voue entièrement à l’expressivité de son piano. Chaque note est jouée pour elle-même, chaque note sous ses doigts exprime un sentiment, une intention, un mot de son discours musical. Le raffinement de sa technique lui permet d’avoir un dialogue unique entre sa main gauche et sa main droite. Par exemple, on a pu remarquer que la première commençait pianissimo allant progressivement s’amplifiant pour passer un relai forte vers son autre main qui continue son chemin vers le haut du clavier pour terminer en fortissimo. Puis, ses notes glissent bientôt vers les notes graves du clavier dans un decrescendo parfaitement contrôlé. Avec un tel toucher, une telle sensibilité, l’adagio poco moto est un moment suspendu qu’on écoute les yeux fermés pour goûter chaque intonation, et qu’on ouvre tout aussitôt pour ne pas perdre de vue le jeune homme qui, courbé sur son clavier ou la tête tournée sur le côté, semble, lui aussi, goûter chaque instant de cette sublime musique. Étrange attitude le montrant à l’écoute de la musique qu’il produit comme si ses sons n’étaient pas les siens. Il capte l’auditoire, l’attention du public, intense, est entière. On honore Beethoven à travers la magnificence de ce splendide interprète. Bientôt un triomphe salue cette interprétation de loin bien plus investie que celle qu’il a laissée au disque. Rappelé maintes fois, Jan Lisiecki offre en bis un superbe Nocturne n° 21 en do mineur de Frédéric Chopin tout en douceur, en retenue et en clarté.

En deuxième partie, le sous la conduite de son chef offre une étrange Symphonie n° 4 de Tchaïkovski. On peine à reconnaître la phalange qui accompagnait si pleinement, si superbement Jan Lisiecki. Poussant son orchestre vers des extrêmes, vers une incitation provocatrice, vers des sonorités agressives, vers une sorte de confusion musicale conflictuelle à la clarté des pupitres, le chef hollandais, comme habité de fureur, nous livre une musique empreinte d’extrême nervosité, presque chaotique. On s’y perd. Commencé avec une certaine lourdeur, le second mouvement voit heureusement l’évidence de l’écriture de la musique de Tchaïkovski effacer l’impression initiale. Si le célèbre Scherzo avec ses pizzicati offre un moment de pur bonheur avec la précision des cordes faisant merveille, bientôt, le Final revient avec son bagage de feu interprété dans un torrent orchestral spectaculaire d’assez mauvais goût. Cependant, cet épisode semble avoir l’approbation du public qui réserve à cette fin tonitruante un tonnerre d’applaudissements.

Crédit photographique : © Raphaël Faux/gstaadphotography.com

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