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Au Gstaad Menuhin Festival, rares Beethoven gâchés

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Gstaad. Grande Tente. 20-VIII-2022. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Triple concerto en do majeur pour piano, violon, violoncelle et orchestre op. 56. Fantaisie chorale en do mineur pour piano, choeur et orchestre op. 80. Symphonie no. 5 en do mineur op. 67. Dmitry Smirnov (violon), Edgar Moreau (violoncelle), Sergueï Babayan (piano). Choeur du Zürcher-Sing Akademie. Royal Philharmonic Orchestra (London). Direction musicale : Vasily Petrenko.

Salle comble pour cette soirée beethovénienne placée sous le signe de la rareté avec le superbe Triple concerto pour piano, violon et violoncelle op. 56 et la spectaculaire Fantaisie chorale op. 80 préannonçant la Neuvième Symphonie op. 125 qui allait voir le jour seize ans plus tard !


Œuvre magistrale s’il en est, le Triple concerto en do majeur pour piano, violon, violoncelle et orchestre op. 56 de Beethoven requiert un trio de solistes de très haut niveau et une préparation musicale d’importance. Plus qu’un concerto pour trois solistes, ce sont trois concertos qu’on sert à l’auditeur. Certes, les phrases initiales du piano sont reprises par le violon et par le violoncelle, puis le violon prend le commandement suivi par le violoncelle et le piano, et enfin le violoncelle entraîne derrière lui le violon et le piano. A chacun sa partie, à tour de rôle, avec un orchestre colorant les interventions des solistes avec de grandes envolées pour les ramener bientôt à leurs solos. Une partie à quatre qui demande une technique instrumentale à toute épreuve et, surtout, une grande complicité entre les solistes comme avec le chef et son orchestre. Une œuvre qui s’inscrit au-delà de la simple exécution de la partition. Si sa discographie est prolifique, rares sont les versions remplissant les exigences interprétatives nécessaires à la grandeur de l’œuvre. C’est dire si l’attente du mélomane était grande à l’annonce de cette interprétation. Malheureusement, le résultat reste bien en-deçà des espérances. Bien vite, on s’aperçoit que le violon de manque de volume et parfois de justesse quand bien même le jeune homme s’agite comme un beau diable en gesticulant et sautant sur la scène à chacune de ses interventions. De son côté, tournoyant sur son tabouret aux sons et rythmes de l’orchestre, distille un piano terne et sans grand intérêt. Seul peut-être, le violoncelle d’ cherche à rassembler ses deux autres compères dans l’intention artistique. En vain, chacun y va de sa lecture de la partition qu’ils ne quittent pas des yeux. Derrière eux, le chef , sans se préoccuper le moins du monde de ses solistes, dirige d’une main ferme un Royal Philharmonic Orchestra sans génie. Non pas qu’on s’ennuie mais le feu artistique est aux abonnés absents.


Autre pièce maîtresse des raretés beethovéniennes, la Fantaisie Chorale en do mineur pour piano, chœur et orchestre op. 80 prélude au final de la Neuvième Symphonie de Beethoven. On attendait de qu’il profite de la longue introduction de piano pour que sa sensibilité, son toucher qui nous avait tant bouleversé dans son interprétation du Concerto pour piano et orchestre no. 4 de Beethoven à Tannay, il y a quatre ans de cela refasse surface. Mais, si le technicien du piano reste maître, l’artiste semble absent. On attend le déclic, le moment où d’une note, d’une intonation, le trait du génie artistique émergera. Las, les notes sont là mais l’esprit manque. A sa décharge, il faut dire que, comme pour le Triple Concerto précédemment donné, ne s’occupe guère du pianiste trop occupé qu’il parait à diriger son orchestre. Notons cependant que contrairement à l’uniformité de ton donné dans le Triple Concerto, un soin plus particulier est apporté à l’intensité des volumes orchestraux pour que le final tutti de l’orchestre, du chœur et du piano soit encore musical.


Après l’entracte, au programme la Symphonie n° 5 en do mineur op. 67. Côté rareté, comme annoncé au programme, on pouvait peut-être faire mieux ! A moins que la rareté consistât dans la manière dont Vasily Petrenko et son Royal Philarmonic Orchestra (rappelons que le chef russe en a été nommé directeur musical en remplacement de Charles Dutoit qui avait quitté ce poste en janvier 2018 suite à des accusations de harcèlement sexuel) abordent cette œuvre. D’emblée notons que sa jeune expérience auprès de son orchestre londonien est encore trop verte pour que l’osmose soit complète. Mais de là à nous offrir un tel déluge infernal, il y a de la marge. Une marge que Petrenko n’hésite pas à franchir assimilant ce romantisme certes violent de Beethoven avec ce qu’il nous montre dans les symphonies de Chostakovitch dont nos lignes ont vanté les innombrables mérites. C’est à un déferlement sonore auquel le chef nous convie. La brutalité des contrastes pianissimo et fortissimo dessert son discours orchestral et perd de son intelligibilité. Il empoigne cette symphonie comme s’il s’agissait d’illustrer le combat de monstres préhistoriques. Il n’est de sons assez puissants qu’ils ne nous fasse entendre. La saturation des timbres, celle des cuivres agresse les oreilles sensibles. Un chaos sonore peut-être encore accentué par l’acoustique de la Grande Tente du festival. Balançant ses avant-bras avec souplesse, comme envahit par une force inconnue, Vasily Petrenko soudain raidit sa nuque en secouant sa tête rapidement. Ses cheveux se hérissent, vibrent et s’agitent en tous sens, un bras se lève, un doigt pointe, le chef exulte, appelant ses troupes au paroxysme de la férocité musicale. Quand enfin, le dernier accord éclate, le public, subjugué par tant d’éclats sonores explose dans un hourra libérateur. Quelques personnes constatant le gâchis de ces interprétations, sous le choc de tant d’agressivité observent, éberlués, la manifestation enthousiaste du public.

Rappelé plusieurs fois, Vasily Petrenko emmène son Royal Symphonic Orchestra dans un bis, un arrangement pour orchestre de l’allegro moderato des « Moments Musicaux » Op. 94 n°3 3 de Franz Schubert qu’il offre sur un tempo volontairement lent permettant d’enfin apprécier les qualités musicales des cordes outre la capacité de cet orchestre de jouer piano et ainsi d’en goûter la musicalité dont il nous avait privé pendant les dernières quarante minutes de son concert.

Crédit photographique : © Raphaël Faux/gstaadphotography.com

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