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Lyon : David Hermann emmène Tannhäuser dans une galaxie lointaine, très lointaine…

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Richard Wagner (1813-1883) : Tannhäuser (et le tournoi des chanteurs à Wartburg), grand opéra romantique en trois actes sur le livret du compositeur. Mise en scène : David Hermann. Décors : jo Schramm. Costumes : Bettina Walter. Lumière : Fabrice Kebour. Chorégraphie : Jean-Philippe Guilois. Avec : Stephen Gould, ténor (Tannhäuser) ; Christoph Pohl, baryton (Wolfram von Eschenbach) ; Robert Lewis, ténor (Walther von der Vogelweide) ; Pete Thanapal, basse-baryton (Biterolf) ; Kristofer Lundin, ténor (Heinrich der Schreiber) ; Dumitru Madarasan, basse (Reinmar) ; Liang Li, basse (Landgraf Hermann) ; Johanii van Oostrum, soprano (Elisabeth) ; Irene Roberts, mezzo-soprano (Venus) ; Giulia Scopelliti, soprano (Un jeune pâtre). Enfants de la Maîtrise, Chœurs (chef de chœur : Benedict Kearns) et Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction musicale : Daniele Rustioni

Et de trois ! Après La Bohème (Paris), Carmen (Montpellier), la France envoie Tannhäuser faire un voyage dans le futur.

En 2018, et Tobias Kratzer avaient respectivement ouvert et refermé assez génialement le Ring de l’Opéra de Karlsruhe. Dans la foulée, Kratzer avait réussi haut la main son entrée à Bayreuth avec Tannhäuser. Hermann allait-il atteindre, avec le même opéra, les mêmes sommets ? On l’espérait, le metteur en scène franco-allemand ayant prouvé par ailleurs qu’il était lui aussi un des metteurs en scène d’opéra les plus inventifs du moment.

Mélomane ou cinéphile ? Avec cette nouvelle production de Tannhäuser, il vaut mieux être les deux. Dès que parvient à la greffe qui propulse le cinquième opéra de dans sa version révisée dite de Paris, propulse son spectateur dans l’univers de Philip K. Dick, génial conteur de science-fiction, auteur de Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? qui devint au cinéma Blade Runner, un film aujourd’hui culte de Ridley Scott, dans lequel, avant d’expirer, le robot joué par Rutger Hauer disait avoir « vu des rayons C briller dans l’obscurité, près de la porte de Tannhäuser … »

L’ensorcelante créature d’acier du Metropolis de Fritz Lang sort du sol et grandit à vue : c’est le nouvel avatar de la Vénus ensorceleuse de Wagner. Ceint d’un anneau de lumière, un cylindre coulissant des entrailles du sol à sa surface à la manière d’un piston, accouche du héros-compositeur mais aussi des doubles robotisés de Vénus tandis que se dessinent, en fond de scène, d’énigmatiques entrelacements informatisés curieusement chiches en informations. Cet univers sombre et glacial, aussi éloigné que possible des Venusberg de la tradition, faisant même craindre la crise d’austérité, bascule ensuite de façon très « dickienne ». L’anneau de lumière se disloque pour ouvrir une porte vers un univers parallèle (comme Wagner dans Tannhäuser) : apparaît alors un vaste désert démultiplié à l’infini par un impressionnant et immense miroir incurvé que l’on croirait dérobé au four solaire d’Odeillo. C’est dans cet espace à l’immense potentiel esthétique que l’androïde (ex-pâtre wagnérien) qui a basculé avec le décor découvre la dystopie où vit le reste d’humanité décrite dans les Mad Max de George Miller (la voiture customisée des chevaliers-chasseurs) ou dans La Guerre des étoiles de George Lucas (les Jawas chapardeurs qui seront aussi les pages du II).

Exceptées des retrouvailles Heinrich/Elisabeth finement dirigées (lui chantant avec elle sa dernière composition), l’acte II est plus traditionnel qui, si l’on fait abstraction qu’il se déroule dans une arène inspirée elle aussi de l’épisode IV de la saga la plus wagnérienne de l’histoire du cinéma, suit fidèlement la dramaturgie obligée du livret. L’entrée des convives permet d’admirer les magnifiques costumes de Bettina Walter, auxquels David Hermann semble également succomber en réglant une sorte de défilé de mode très volontariste, aussi irrésistible que la bande-son qui l’accompagne.

On retrouve heureusement au III le magnifique désert du I, dont le ciel en miroir est cette fois utilisé à plein par le jeu d’orgues. L’errance de l’androïde, des pèlerins sont des images fortes. La plus belle restant celle où le concept de David Hermann se déploie enfin : la Prière ressuscite l’androïde aux connexions mises à mal par les femmes à l’Acte II, et revenue tel le Petit Prince de Saint-Exupéry au point de sa chute, pour regagner le monde de Vénus par l’anneau de lumière à nouveau fracturé, suivie juste après par Elisabeth. Une innovation qui rend la Romance à l’étoile particulièrement chavirante. Le finale, lui aussi inédit, montre, tandis que Tannhäuser disparaît anonymement dans le foule, Elisabeth et Vénus en prophétesses d’une nouvelle ère où humains et androïdes alliés ne reproduiront (peut-être) pas les erreurs des hommes…

Cette vision qui ne manque pas d’audace à défaut de constante force de conviction bénéficie du haut vol de sa partie musicale. Quelques cuivres rebelles et un empressement choral sur les dernières mesures n’entachent pas ce Tannhäuser hybride (Paris, hélas, si long, si « tristanesque » pour l’Acte I ; Dresde pour les II et III), remarquablement conduit par , qui, même si les derniers accords pourraient être plus marqués, dirige son premier Wagner avec allant, dramatisme, et un grand sens de la ligne mélodique. Remplaçant Simon O’Neill, , est un Tannhäuser immense, rentré en pleine forme de Bayreuth où il fut Tristan, Siegfried et… Tannhäuser ! Certes moins légère que celle de Kollo, la voix est belle malgré sa puissance de feu. Avec Gould, diseur formidablement investi, c’est tout le Festspielhaus qui semble s’être invité à Lyon. Même s’il lui manque l’aigu radieux au sommet de Dich teure Halle, on s’attache immédiatement à la magnifique Elisabeth de Johanni van Ostruum : le timbre est clair, corsé juste ce qu’il est nécessaire, la prononciation ciselée. Cette Elisabeth très à l’aise en scène est également gâtée par la costumière, la « robe origami » revêtue au II attirant tous les regards. La Vénus au grave profond d’Irène Roberts impose de bout en bout la même autorité. Le Landgrave abyssal de a tout d’un Hollandais volant. Voix pleine gorgée d’émotion : le Wolfram de est un des plus beaux entendus. , , , : les quatre Minnesänger de la Wartburg (dont deux sont issus du Lyon Opéra Studio) sont déjà des noms à retenir, à l’instar de celui du pâtre-androïde incarné d’une voix ample et nourrie : Giulia Scopelletti.

Une salle bondée a fait un triomphe à ce Tannhäuser stimulant qui, probable cauchemar pour le mélomane non cinéphile ou, plus fréquent, rétif à la moindre téléportation temporelle, a osé également représenter le Pape invoqué dans le Récit de Rome sous les traits du plus grand méchant de la Galaxie : le noir et machiavélique Palpatine.

Crédits photographiques : © Agathe Poupeney

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Richard Wagner (1813-1883) : Tannhäuser (et le tournoi des chanteurs à Wartburg), grand opéra romantique en trois actes sur le livret du compositeur. Mise en scène : David Hermann. Décors : jo Schramm. Costumes : Bettina Walter. Lumière : Fabrice Kebour. Chorégraphie : Jean-Philippe Guilois. Avec : Stephen Gould, ténor (Tannhäuser) ; Christoph Pohl, baryton (Wolfram von Eschenbach) ; Robert Lewis, ténor (Walther von der Vogelweide) ; Pete Thanapal, basse-baryton (Biterolf) ; Kristofer Lundin, ténor (Heinrich der Schreiber) ; Dumitru Madarasan, basse (Reinmar) ; Liang Li, basse (Landgraf Hermann) ; Johanii van Oostrum, soprano (Elisabeth) ; Irene Roberts, mezzo-soprano (Venus) ; Giulia Scopelliti, soprano (Un jeune pâtre). Enfants de la Maîtrise, Chœurs (chef de chœur : Benedict Kearns) et Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction musicale : Daniele Rustioni

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