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Le Crépuscule des Dieux à Bayreuth : Le concept dans l’impasse

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Bayreuth. Festspielhaus. 15-VIII-2022. Richard Wagner (1813-1883) : Götterdämmerung, opéra en un prologue et trois actes sur un poème du compositeur. Mise en scène : Valentin Schwarz. Décors : Andrea Cozzi. Costumes : Andy Besuch. Lumières : Reinhard Traub. Vidéo : Luis August Krawen. Dramaturgie : Konrad Kuhn. Avec : Stephen Gould, Siegfried ; Iréne Theorin, Brünnhilde ; Michael Kupfer-Radecky, Gunther ; Olafur Sigurdarson, Alberich ; Albert Dohmen, Hagen ; Elisabeth Teige, Gutrune ; Christa Mayer, Waltraute ; Okka von der Damerau, Première Norne ; Stéphanie Müther, Deuxième Norne ; Kelly God, Troisième Norne ; Lea-ann Dunbar, Woglinde ; Stephanie Houtzeel, Wellgunde ; Katie Stevenson, Floßhilde ; Igor Schwab, Grane. Chœur du Festival de Bayreuth (Chef de chœur : Eberhard Friedrich), Orchestre du Festival de Bayreuth, direction : Cornelius Meister.

Arrivé au terme de la quatrième et cruciale journée du Ring qu’il met en scène, ne parvient pas à rassembler en un tout cohérent les multiples pistes qu’il a explorées. Sa conclusion usant d’expédients, sans logique ni grandeur est accueillie à nouveau par une bordée de huées.

Le prologue et les deux premiers actes réussissent encore à maintenir le propos au prix déjà de quelques contorsions. Brünnhilde et Siegfried vivent la vie paisible d’un couple uni de longue date, dans l’appartement F2 dont rêvaient Siegmund et Sieglinde dans La Walkyrie. Ils ont eu une fille, qui semble rapidement (et cela se confirmera ensuite) être la nouvelle héritière présumée, le nouvel «Anneau», le précédent (Hagen) n’ayant effectivement pas répondu aux espoirs qu’on avait mis en lui. Grane est toujours à leur service, chenu mais fidèle. La scène des Nornes est traitée comme un rêve (ou plutôt un cauchemar, vu leur aspect d’êtres fantastiques aux doigts crochus) de la fillette. Alberich y fait une apparition pour s’emparer du pistolet à eau avec lequel le gamin de L’Or du Rhin l’aspergeait mais on s’en désintéresse déjà car voilà Siegfried qui, probablement lassé de la vie maritale, a des envies d’ailleurs. Malgré les supplications de Brünnhilde et de sa fille, il part, accompagné comme dans le livret par Grane chargé des valises et de la casquette « Tarnhelm » qu’a perdue la fillette.

Chez les Gibichungen, une autre famille de riches parvenus au goût bling-bling, on vient de fêter Noël. La photo de leur dernier safari au zèbre trône au mur ; tout est dit. Gutrune en est un parfait exemplaire avec sa vulgarité assumée, son ensemble vert pomme fluo, sa poitrine mise en exergue et son comportement tyrannique avec le petit personnel. Hagen bien sûr est là, immédiatement identifiable à son t-shirt jaune et son jean bleu, mais est maintenant un homme mûr. Gunther semble un peu déjanté ou sous acide et porte un t-shirt avec l’inscription «Who the fuck is Grane ?» (on vous épargnera la traduction). Pourquoi ? Mystère, d’autant que Grane arrive seulement avec Siegfried. Il ne faut pas longtemps à Siegfried pour tomber sous le charme de Gutrune et renier Brünnhilde, au grand dam de Grane. Point besoin de filtre d’oubli ; l’inconstance masculine suffit. Peut-être parce qu’il risque d’être un obstacle, Grane est exfiltré, torturé (il réapparaît sanguinolent pour demander en vain de l’aide à Siegfried) et c’est en buvant un verre de son sang que Siegfried et Gunther scellent leur pacte. Grane finit moribond aux pieds de Hagen qui s’empare d’un couteau menaçant…

Waltraute arrive chez Brünnhilde passablement décrépite et psychotique. La splendeur du Walhalla et des Walkyries n’est plus qu’un lointain souvenir. Elle souhaiterait emmener la fillette «Anneau» mais Brünnhilde s’y oppose et la chasse. Puis Gunther se présente équipé de la casquette «Tarnhelm» et donne le change en mimant en play-back la voix de Siegfried caché derrière la cloison. La lutte s’engage mais Brünnhilde finit par s’avouer vaincue en se ceignant les yeux du bandeau que lui tend Gunther. Siegfried peut alors entrer. L’acte se termine avec Brünnhilde aveuglée, cherchant à tâtons à rejoindre la voix de Siegfried qui recule et se protège de l’épée Notung. Le livret est respecté.

Après ce prologue et premier acte où l’abondance de détournements frise l’overdose, le second acte est d’une étonnante sagesse et respecte presque à la lettre les péripéties et les didascalies. Alberich rencontre son fils Hagen dans une salle de boxe ; c’est sans conséquence. Le chœur des vassaux fait une entrée impressionnante et arbore des masques tribaux ou de dieux ancestraux, comparables aux dessins que faisaient de nombreux enfants au cours de ce Ring et qu’on y rencontrait à divers endroits. Leur signification nous échappe encore. Gunther récupère un énigmatique sac en plastique et en semble fort affligé. Quant à l’affrontement Brünnhilde-Siegfried au sujet de leur fille « Anneau », il évoque la lutte pour la garde des enfants de maints couples en cours de séparation. Et telle une Médée, Brünnhilde dans son désespoir en vient même à la brutaliser.

Au troisième acte, retour à la piscine du début de L’Or du Rhin. Les jours fastes sont loin et le bassin, bien plus profond qu’on ne le pensait, est vidé et l’endroit abandonné. Au fond de cette piscine, Siegfried est à la pêche avec sa fille (on se demande bien sûr ce qu’il y a à pêcher au fond d’une piscine vide) et consomme bière sur bière. Les Filles du Rhin sont là aussi, bien décaties et tout aussi assoiffées, et s’intéressent évidemment de près à la fillette « Anneau ». En haut, au bord de la piscine, les chasseurs et Gunther arrivent totalement ivres. Seul Hagen, resté sobre, descend rejoindre Siegfried qui semble enfin le reconnaître au bracelet coup-de-poing qu’Hagen lui montre. Hagen l’incite à boire encore. «Trink erst, Held / Bois d’abord, héros». Ledit héros commence à raconter ses aventures passées à sa fille et c’est par l’ivresse, comme Mime dans Siegfried, qu’il finit par révéler ses secrets. Hagen le tue d’un coup de poignard dans le dos. Durant le long interlude orchestral de la « Marche funèbre de Siegfried », tout s’immobilise hormis Hagen qui, aidé par la fille de Siegfried effondrée, vient couvrir le visage de celui-ci et en profite pour récupérer la petite.

L’ultime scène voit les événements se précipiter. Gutrune arrive au bord de la piscine et se lamente puis c’est au tour de Brünnhilde, accompagnée des Filles du Rhin munies des fameux masques. Sa fille profite de la distraction de Hagen pour l’y rejoindre. C’est de là-haut que Brünnhilde fait ses adieux à Siegfried puis elle rejoint le fond de la piscine pour son monologue final, non pas par l’escalier métallique trop périlleux avec sa sempiternelle robe de chambre rose mais tout bêtement par les coulisses. A l’évocation de la restitution de l’Anneau, les Filles du Rhin passent un masque à la fille de Siegfried et Brünnhilde qui s’effondre instantanément. Tous s’enfuient sauf Hagen qui demeure à observer au fond de la piscine pour une obscure raison. Quand l’orchestre évoque le feu de Loge, Brünnhilde se saisit d’un jerrican d’essence puis renonce. Trop lourd. Elle retrouve aussi Grane, du moins sa tête, dans le sac de plastique que Gunther a descendu avant de fuir. Dans l’univers mafieux, la tête de cheval tranchée est un avertissement de vengeance imminente (cf. Le Parrain de Francis Ford Coppola). Telle Salomé, Brünnhilde la cajole avant de s’allonger à côté de Siegfried et, probablement devenue folle, de leur montrer au ciel on ne sait quoi. Hagen doit encore remonter en haut pour la dernière réplique « Zurück vom Ring! / Pas touche à l’Anneau ! ». Un mur de projecteur se dévoile, censé figurer l’embrasement général. Les deux foetus jumeaux réapparaissent cette fois enlacés et en paix. Rideau.

Avec cette fin bâclée, incohérente, misérabiliste, sans aura et, il faut bien le dire, ratée, se montre incapable de faire aboutir les trop nombreuses idées qu’il a semées tout au long des quatre journées du Ring. Du coup, son projet de « série Netflix » apparaît superficiel, un simple jeu intellectuel consistant à trouver des équivalents triviaux aux éléments symboliques ou mythologiques du livret de Wagner. Pas étonnant que les spectateurs de Bayreuth, pour la plupart convaincus de la hauteur de vue et du génie de Wagner, l’aient rejeté avec violence.

Pour ce Crépuscule des Dieux, reprend le rôle de Brünnhilde avec les mêmes problèmes vocaux que dans La Walkyrie. La voix au début est cependant plus reposée et le vibrato mieux contrôlé mais il va peu à peu en s’élargissant pour aboutir à une scène finale douloureuse. apparaît plus en forme que pour Tristan et Isolde avec un Siegfried sans faiblesse et aux aigus sonores et assurés. est une Gutrune marquante, frémissante et sensible, à la voix ample, au registre aigu rond et plein. campe un très intéressant Gunther d’un timbre de baryton clair non dénué de puissance. En Hagen, donne une leçon de chant wagnérien modulé et jamais éructé. L’excellente démontre en Gutrune ses talents de narratrice et on retrouve pour une courte scène le noir et puissant Alberich de . Les trois Filles du Rhin sonnent un peu moins homogènes que pour L’Or du Rhin tandis que les trois Nornes sont handicapées par les aigus tendus et pas très justes de la troisième.

Du côté de la fosse, en dépit de gros progrès depuis la première journée, la marge d’amélioration supplémentaire que nous espérions lors de Siegfried n’est pas franchie. L’orchestre du festival sonne magnifiquement (quoique quelques imprécisions inhabituelles aux cors se fassent entendre) et la magie de la fusion des timbres instrumentaux, si spécifique à Bayreuth, opère à plein. La direction de domine le difficile équilibre fosse-plateau mais manque encore un peu d’ampleur pour les moments clés et attendus (la Marche funèbre). Les variations de tempo sont très marquées, alanguissements soudains lors de certains changements de scène ou précipitations brutales. Le chœur du festival confirme sa réputation, glorieux et homogène.

Crédits photographiques : © Enrico Nawrath

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