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Tristan et Isolde à Bayreuth : L’art de l’ellipse

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Bayreuth. Festspielhaus. 12-VIII-2022. Richard Wagner (1813-1883) : Tristan und Isolde, opéra en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Roland Schwab. Décors : Piero Vinciguerra. Costumes : Gabriele Rupprecht. Lumières : Nicol Hungsberg. Vidéo : Luis August Krawen. Dramaturgie : Christian Schröder. Avec : Stephen Gould, Tristan ; Catherine Foster, Isolde ; Georg Zeppenfeld, le Roi Marke ; Markus Eiche, Kurwenal ; Ekaterina Gubanova, Brangäne ; Olafur Sigurdarson, Melot ; Jorge Rodríguez-Norton, un Berger : Raimund Nolte, un Timonier ; Siyabonga Maqungo, un jeune Matelot. Chœur du Festival de Bayreuth (Chef de chœur : Eberhard Friedrich), Orchestre du Festival de Bayreuth, direction : Markus Poschner.

La nouvelle production de Tristan et Isolde signée soigne l’esthétisme mais manque quelque peu de substance. fait forte impression en Isolde tandis que paraît bien fatigué en Tristan.

A Bayreuth, la tradition veut qu’aucune nouvelle production ne soit programmée quand un nouveau Ring en quatre journées est à l’affiche. Prévu en 2020 mais reporté par deux fois pour cause de pandémie, le Ring mis en scène par Valentin Schwarz n’a donc vu le jour que cette année. Mais par crainte que le coronavirus ne vienne encore perturber les reprises prévues à imposante masse chorale de Tannhäuser, Lohengrin ou du Vaisseau Fantôme, Katharina Wagner a décidé tardivement, fin 2021, d’y adjoindre une nouvelle production de Tristan et Isolde. Du jamais vu à Bayreuth. Le metteur en scène et son équipe n’ont donc eu que six mois pour matérialiser l’histoire d’amour la plus mythique de la culture occidentale, celle de l’amour irrépressible, hors du temps et du monde, transcendant la mort, éternel.

C’est ce même mot (éternel ou éternité) qui s’inscrit en sanskrit et en lettres rouges lumineuses à l’avant du très beau décor de Piero Vinciguerra. Deux ellipses s’y font face, séparées par un cyclorama très favorable à la projection vocale. On se croirait revenu au temps du «Neues Bayreuth» et de Wieland Wagner. A travers l’ellipse supérieure, on aperçoit au premier acte un ciel bleu qui s’assombrira peu à peu puis, au II et au III, une nuit étoilée en accéléré donnant l’illusion d’être à bord d’un vaisseau spatial en déplacement dans l’infini du cosmos. La partie supérieure du décor est dévolue aux actions annexes : poste de vigie pour Tristan et lieu d’arrivée du Roi Marke et sa suite au I, chemin de ronde au II d’où Brangäne surveille les alentours et lance ses appels, point de guet surélevé pour le berger qui attend l’arrivée du navire d’Isolde et lieu du combat entre Melot et Kurwenal, fatal aux deux, au III. L’attention est concentrée sur la partie inférieure, dont la configuration évoluera peu au fil des actes. Au premier, c’est l’espace balnéaire d’un paquebot de luxe assurant la traversée d’Irlande en Cornouailles avec piscine centrale et transats. La pavillon de chasse où Isolde et Tristan se retrouvent au second acte est agrémenté de quelques plantes qui viennent rappeler qu’on est parvenu à terre. Au troisième acte, le château de Karéol prend l’aspect d’une cérémonie funéraire où Tristan se meurt entouré de bougies et de saules pleureurs.

Dans cette scénographie somptueuse, encore magnifiée par les lumières de Nicol Hungsberg (un peu moins par les costumes peu seyants de Gabriele Rupprecht), Roland Schwab utilise l’ellipse inférieure comme espace privé, intérieur, réservé à Tristan et Isolde. Ils ne pourront y entrer qu’après avoir bu le filtre d’amour. Hormis Melot par sa traîtrise, tous les autres y seront interdits, obligés de le contourner, incapables d’accéder à la compréhension de l’amour absolu qui unit les deux héros. A Karéol, Kurwenal tente bien d’en extraire Tristan en lui lançant une corde pour naufragé mais c’est peine perdue. Quand Tristan en sort, c’est pour mourir sur la grève. Animé par les vidéos de Luis August Krawen, cet espace central traduit aussi la psyché des amants. Mer agitée pour les imprécations initiales d’Isolde, il devient rouge sang à l’évocation du meurtre de Morold puis tourbillon qui les emporte après l’absorption du filtre. De même, aux second et troisième actes, le reflet du ciel étoilé qui s’y projette s’agite avec folie dès que la passion s’invite. De superbes images au puissant pouvoir de suggestion. Roland Schwab insiste par ailleurs sur la dialectique jour/blanc/extérieur/espace public/vie contre nuit/noir/intérieur/espace privé/mort qui est au cœur de l’œuvre. Au II, Isolde arrache un projecteur (le livret parle de flambeau) pour que la nuit se fasse et que Tristan la rejoigne. Après leur découverte par Marke, Melot installe Tristan sur un siège d’interrogatoire sous une lumière crue, torture Isolde en l’éclairant violemment et une forêt de néons descendant des cintres vient cerner Tristan et parachever la blessure qu’il porte au flanc depuis qu’il a bu le filtre.

De belles images, des idées fortes et bien réalisées ne suffisent cependant pas à soutenir l’attention durant les presque quatre heures du spectacle. Une fois la surprise et la compréhension du dispositif passées, le temps s’étale et l’ennui guette. Plusieurs de nos voisins s’assoupissent durant le long monologue final de Tristan. Il manque peut-être une direction d’acteur plus inventive ou plus travaillée qui éviterait la réitération des mêmes gestes, des mêmes attitudes, des mêmes déplacements comme ces circumambulations permanentes autour de l’espace central. Le spectacle s’ouvre sur un couple d’enfants tendrement enlacés et se clôt sur deux vieillards dans la même attitude après être passés en cours de soirée par l’adolescence. C’est charmant, un peu artificiellement plaqué mais insuffisant pour renouveler l’intérêt.

s’engage à fond et sans s’économiser pour une Isolde passionnée. Dès le début, elle impressionne avec des imprécations furieuses dominant un orchestre déchaîné. Le timbre est plus clair que chez d’autres titulaires du rôle, moins charnu, plus soprano que mezzo. Mais la puissance nécessaire est au rendez-vous, l’aigu parfois un peu bas mais transpercant, l’endurance remarquable tout comme le soin des nuances. Une prestation dominée de bout en bout et saluée par le public. a chanté Tristan à de multiples reprises sur toutes les scènes de la planète ou presque et y demeure une référence. On l’y a connu bien plus à l’aise. Son programme à Bayreuth cette année est particulièrement chargé puisqu’il est prévu pour les deux représentations de Tristan et Isolde, quatre fois dans le rôle titre de Tannhäuser et trois fois en Siegfried du Crépuscule des Dieux (malade, il a été remplacé pour le moment dans la première série). On retrouve ici ses qualités bien connues (solidité de l’aigu, puissance, sens des nuances) comme ses menus défauts (une certaine placidité scénique). Du moins au début car, la soirée avançant, il doit composer de plus en plus avec une voix rétive, surtout au redoutable troisième acte. L’aigu en mezza voce blanchit, la projection devient moins percutante, un discret vibrato s’installe. Son métier et son endurance lui permettent tout de même de terminer la soirée sans incident mais l’interprétation musicale s’en ressent sans parler de l’énergie dépensée.

campe une Brangäne au timbre chaud et consolateur, à l’aigu voluptueux et sonore. Ses appels manquent quelque peu de magie et de poésie mais sa situation dans la partie supérieure du décor (voire hors-scène) la désavantage lors de ce moment crucial. est un Kurwenal de fort relief, clair et tranchant, très engagé. Déjà de la partie en 2015 dans la production précédente de Tristan et Isolde par Katharina Wagner, reprend son Roi Marke d’anthologie où son timbre profond (quoique l’extrême grave sonne un tantinet moins sonore cette fois) et ses talents de diseur font merveille. Entre deux Alberich du Ring, Olafur Sigurdarson assure le court rôle de Melot avec toute la veulerie requise. Raimund Nolte en pilote rêveur et sensible, Jorge Rodríguez-Norton en berger et Siyabonga Maqungo en Matelot complètent la distribution. Notons enfin que les germanophones ont déploré le manque d’intelligibilité surtout de Brangäne et d’Isolde, à un moindre degré de Tristan. Il est vrai que Bayreuth ne surtitre toujours pas ses spectacles.

Du côté de la fosse, le bonheur est complet avec un orchestre du festival à l’intensité et à la vigueur retrouvées, assurant des déferlements sonores telluriques (couvrant même les chanteurs à quelques reprises), et la direction au dramatisme affirmé de qui sait aussi révéler les détails instrumentaux aux moments opportuns. Difficile de porter un jugement sur le vhœur du festival qui n’intervient que brièvement, qui plus est en arrière-scène. L’accueil authentiquement triomphal du public, avec trépignements et standing ovation, salue à la fois chanteurs, chef, orchestre et mise en scène. Peut-être le simple plaisir d’avoir eu un spectacle beau, lisible et sans complication. En l’état, ce nouveau Tristan et Isolde possède un incontestable potentiel mais reste perfectible pour les prochaines années, surtout au niveau de la direction d’acteur.

Crédits photographiques : © Enrico Nawrath

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