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À Metz, création mondiale du dialogue lyrique Enigma de Patrick Burgan

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Metz. Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz. 20-XI-2022. Patrick Burgan (né en 1960) : Enigma, dialogue lyrique pour deux ténors, chœur de femmes et orchestre. D’après la pièce d’Éric-Emmanuel Schmitt Variations énigmatiques. Mise en scène : Paul-Émile Fourny. Décors et lumières : Patrick Méeüs. Costumes : Dominique Louis. Mouvements chorégraphiques : Graham Erhardt-Kotowich. Avec Antoine Bélanger, ténor (Abel Znorko) ; Jean-Michel Richer, ténor (Erik Larsen) ; Aline Roediger Metzinger, soprano (Voix solo du chœur). Chœur de femmes de l’Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz (cheffe de chœur : Nathalie Marmeuse). Orchestre national de Metz Grand Est, direction : Daniel Kawka

Sur la superbe partition du compositeur français, et son équipe composent un spectacle d’une grande efficacité dramatique. Belle prestation des deux ténors canadiens, et .

Adapté à partir de la pièce de théâtre d’Éric-Emmanuel Schmitt Variations énigmatiques, elle-même inspirée de l’œuvre orchestrale d’Edward Elgar Enigma Variations, Enigma est le quatrième opéra de . L’ouvrage, découpé en deux parties, se présente comme un dialogue entre deux personnalités apparemment antinomiques, le prix Nobel de littérature Abel Znorko, retiré depuis de nombreuses années sur l’île boréale de Rösvannöy en Norvège, et le soi-disant journaliste Erik Larsen, venu interviewer l’écrivain qui, de l’avis de tous, vient de publier ce qui semble constituer son ultime chef d’œuvre. Il s’agit ainsi d’un huis clos de plus de deux heures reposant sur l’affrontement d’un vieux misanthrope fatigué par la vie et d’un jeune homme encore enthousiaste, lesquels, de révélation en révélation, vont finir par découvrir tout ce que leurs vies ont de commun, mais également tout ce qui les sépare, notamment dans leur conception de l’amour. L’ouvrage, qui constitue un captivant thriller psychologique, traite en effet de la complexité du sentiment amoureux décliné selon deux visions antithétiques, la passion courte et mémorable telle que l’a vécue Znorko à laquelle s’oppose l’amour fidèle et continu qu’a, de son côté, connu Larsen. L’ouvrage propose également une intéressante réflexion sur les mystères de la création littéraire et sur les liens qui unissent la vie et l’expérience vécue à l’inspiration et la production artistiques. Sur ce texte d’une rare densité, créé en 1996 au Théâtre Marigny avec Alain Delon et Francis Huster, , frappé selon ses propres dires par le riche « potentiel sonore » de la pièce, a composé une partition de toute beauté, qui ne recule ni devant les dissonances et les hardiesses harmoniques, ni devant les élans et les emportements mélodiques. Écrite pour deux voix de ténor, ce qui permet de souligner la gémellité des deux personnages en lice, l’ouvrage fait également appel à un chœur féminin à douze voix censé évoquer le souvenir de la femme autrefois aimée des deux protagonistes. Cette dernière est également symbolisée par le thème inconnu de la musique d’Elgar, lequel structure habilement et subtilement la musique de Patrick Burgan, remarquable par son souffle lyrique et son efficacité dramatique. La somptuosité enivrante de l’orchestration aura sans doute compté pour beaucoup dans l’accueil très chaleureux manifesté par un public clairsemé, mais visiblement et très sincèrement enthousiaste.

Autour de cette riche partition, a conçu un spectacle sobre et concis, situé dans un décor unique représentant une pièce dans la maison d’Abel Znorko. Monté sur pilotis, de manière à suggérer l’insularité du lieu, cet espace propre au huit clos est délimité par des contours lumineux destinés à souligner les soubresauts de l’action et les diverses révélations qui la rythment, ainsi que les états psychologiques des deux personnages. Les éclairages de Patrick Méeüs, au nombre desquels apparaît une superbe aurore boréale, sont d’une fulgurante beauté. De cet espace de la plus grande simplicité émergent quelques éléments à la portée symbolique, tels le magnétophone-enregistreur en marche ou à l’arrêt, le troisième fauteuil inoccupé qui évoque en creux le personnage féminin à la fois absent et omniprésent, ou bien une pile de livres plusieurs fois détruite et reconstruite au gré des aveux et des révélations. Mais c’est surtout la direction d’acteurs, intense et haletante, qui marque un spectacle totalement dénué de temps mort, livré à deux acteurs également investis dans leurs rôles respectifs. Les deux ténors canadiens et se donnent corps et âme dans leur personnage tout en répondant à de très lourdes exigences vocales et musicales. Souvent mis en danger par une orchestration très fournie et par une écriture extrêmement tendue, pour ne rien dire de la longueur de leur partie, ils sont certes mis de temps à autres en difficulté. Sur le plan strictement vocal on préférera peut-être chant du premier, à la ligne plus droite en dépit de quelques nasalités dans le timbre. Le second aura attendu la deuxième partie de l’ouvrage pour faire la preuve de toutes les qualités de vaillance dont il est capable. Dans la fosse pour l’orchestre et en coulisse pour le chœur, les forces messines se montrent parfaitement convaincantes, emportées par la baguette experte et enthousiaste du chef , visiblement dans son élément avec cette belle partition. Des créations d’un tel niveau, autant pour la qualité de la musique que pour ses exceptionnelles conditions de restitution, on en redemande.

Crédit photographique : Jean-Michel Richer et Antoine Bélanger © Luc Bertau – Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz

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Metz. Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz. 20-XI-2022. Patrick Burgan (né en 1960) : Enigma, dialogue lyrique pour deux ténors, chœur de femmes et orchestre. D’après la pièce d’Éric-Emmanuel Schmitt Variations énigmatiques. Mise en scène : Paul-Émile Fourny. Décors et lumières : Patrick Méeüs. Costumes : Dominique Louis. Mouvements chorégraphiques : Graham Erhardt-Kotowich. Avec Antoine Bélanger, ténor (Abel Znorko) ; Jean-Michel Richer, ténor (Erik Larsen) ; Aline Roediger Metzinger, soprano (Voix solo du chœur). Chœur de femmes de l’Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz (cheffe de chœur : Nathalie Marmeuse). Orchestre national de Metz Grand Est, direction : Daniel Kawka

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