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Le Coq d’or par Barrie Kosky : le roi est nu

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Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908) : Le Coq d’or, conte scénique en 3 actes sur un livret de Vladimir Bielzki. Mise en scène : Barrie Kosky. Décors : Rufus Didwiszus. Costumes : Victoria Behr. Chorégraphie : Otto Pichler. Lumières : Franck Evin. Avec : Dmitry Ulyanov, basse (le tsarévitch Dodon) ; Nina Minasyan, soprano (la reine de Chemakha) ; Andrei Popov, ténor (l’Astrologue) ; Margarita Nekrasova, mezzo-soprano (Amelfa) ; Mischa Schelomianski, basse (Polkan) ; Andrey Zhilikhovsky, bariton (le tsarévitch Aphron) ; Vasily Efimov, ténor (le tsarévitch Guidon) ; Maria Nazarova, soprano (la voix du Coq d’or) ; Wilfried Gonon, rôle muet (le Coq d’or) ; Chœur et orchestre de l’Opéra de Lyon, direction : Daniele Rustioni. 1 DVD Naxos. Enregistré à l’Opéra de Lyon les 18 et 20 mai 2021. Notice bilingue (anglais, français) de 16 pages. Durée : 128:00

 

Coproduite par Berlin, Aix en Provence et Lyon, c’est dans la capitale des Gaules que Naxos a immortalisé la cauchemardesque vision que le dernier opéra de Rimsky-Korsakov a inspirée au très imaginatif directeur du Komische Oper.

Si plusieurs visions sont nécessaires pour pénétrer le livret que Vladimir Belsky tira, en 1906, du conte en vers qu’Alexandre Pouchkine avait écrit en 1834, son ambition est au contraire immédiatement perceptible : composé sous le règne du Tsar Nicolas II, dix ans avant la Révolution de 1917, Le Coq d’or revêt les oripeaux du conte pour moquer les autocraties d’hier, d’aujourd’hui et semble-t’il hélas de demain. Le Coq d’or fut interdit par ceux-là même que son chant visait de ses aigus perçants. Rimsky Korsakov ne vit jamais son dernier opéra, créé au lendemain de sa mort.

Dodon, roi guerroyeur en fin de règne aspirant au farniente, ne se méfie pas un seul instant du pacte faustien auquel l’entraîne un astronome : en échange d’un coq d’or dont le chant l’avertira du moindre mouvement de troupe ennemie, le roi fainéant devra satisfaire une demande que l’astrologue ne formulera qu’à la toute fin de l’opéra. Le repos du monarque sera de courte durée : la bataille, dans laquelle il se lancera en chevauchant un étonnant destrier échappé de Guernica, le privera de ses deux fils ; il sera le pantin de la Reine de Chemakha, souveraine voisine aux visées expansionnistes ; il fracassera le crâne de l’astrologue, avant de subir le même sort sous les coups de bec du Coq d’or. Un épilogue en forme de twist révèle que l’Astrologue et la Reine étaient les seuls personnages réels de cet étrange scénario.

Comme Laurent Pelly à Bruxelles en 2016, opte pour une lecture symbolique sise dans un décor unique où chacun reconnaîtra les siens. Le metteur en scène français avait installé Dodon dans un lit posé sur un lit de braises éteintes. Le metteur en scène australien, plus personnel et plus inventif, l’envoie errer en Roi Lear qui s’ignore dans une lande dominée par le squelette d’un arbre calciné et traversée par un chemin blafard : un dispositif unique signifiant dont le spartiate (renforcé par les masques des choristes, le spectacle ayant été filmé à huis clos pendant les confinements) doit une grande part de sa survie aux éclairages nocturnes de Franck Evin, dont les subtiles variations donnent du fil à retordre à la caméra, d’ordinaire exemplaire, de François Roussillon.

Les entrées des personnages sont pensées comme des apparitions de cauchemar. La suivante Amelfa (ample Margarita Nekrasov), imposante matriochka mue en papillon de nuit. Les deux princes (impeccables et ) sont d’interchangeables fonctionnaires en costumes contemporains. Flanquée de quelques boys court-vêtus, l’aguicheuse Reine de Chemakha (, toute d’ensorcellement vocal) est une meneuse de revue dont la robe semble se dissoudre dans le paysage. En porte-jarretelles et à tête de chevaux, le chœur compose les pièces d’un jeu d’échec autour de leur général (l’autoritaire Polkan de ). Juché sur un seul talon-aiguille, le Coq (doublé en coulisse par , urticante à souhait) est une pauvre chose maquillée comme un camion volé. L’Astrologue (Andrey Popov, inquiétant à souhait), joue les transformistes à chacune de ses apparitions : son dernier avatar porte à bout de bras sa tête tranchée et toujours chantante. Pour , le roi est nu : comme surpris dans son intimité, vêtu d’un pyjama qui aurait dû être changé depuis des lustres, le Dodon sans glamour, mais immense, de se prête à toutes fantaisies d’un metteur en scène qui l’embrassera chaleureusement aux saluts. Ce grand plaisir vocal se prolonge dans la fosse : conduit un Orchestre de l’Opéra de Lyon riche en couleurs qui rappelle constamment le génie orchestral du compositeur.

A l’opposé du luxuriant conte de fée en technicolor d’Ennosuke Ichikawa III au Châtelet en 2002, les lectures en noir et gris de Barrie Kosky et Laurent Pelly sont des brûlots. Le choix entre les deux sera affaire de goût mais dans ces deux cas, c’est le chant du cygne lyrique de Rimsky-Korsakov que l’on aura vengé par-delà le Temps et la censure.

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Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908) : Le Coq d’or, conte scénique en 3 actes sur un livret de Vladimir Bielzki. Mise en scène : Barrie Kosky. Décors : Rufus Didwiszus. Costumes : Victoria Behr. Chorégraphie : Otto Pichler. Lumières : Franck Evin. Avec : Dmitry Ulyanov, basse (le tsarévitch Dodon) ; Nina Minasyan, soprano (la reine de Chemakha) ; Andrei Popov, ténor (l’Astrologue) ; Margarita Nekrasova, mezzo-soprano (Amelfa) ; Mischa Schelomianski, basse (Polkan) ; Andrey Zhilikhovsky, bariton (le tsarévitch Aphron) ; Vasily Efimov, ténor (le tsarévitch Guidon) ; Maria Nazarova, soprano (la voix du Coq d’or) ; Wilfried Gonon, rôle muet (le Coq d’or) ; Chœur et orchestre de l’Opéra de Lyon, direction : Daniele Rustioni. 1 DVD Naxos. Enregistré à l’Opéra de Lyon les 18 et 20 mai 2021. Notice bilingue (anglais, français) de 16 pages. Durée : 128:00

 
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