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Marie-Agnès Gillot se dévoile et sort du cadre

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Sortir du cadre, de Marie-Agnès Gillot. Gründ, 240 pages. Illustrations, photos couleurs et noir et blanc. 34,95 €. Septembre 2022

 

Pour retracer par écrit sa vocation et sa carrière de danseuse dans le corps de ballet, puis d’Étoile de l’Opéra de Paris, , qui a raccroché les chaussons le 31 mars 2018, a choisi un format éditorial hybride, entre mémoires, révélations et beau livre d’images.

Dans un style simple, elliptique, voire télégraphique, évoque dans de très courts chapitres, qui forment autant d’instantanés nostalgiques, son enfance normande entre une mère aimante, un père vite disparu et des grands-parents hauts en couleurs et ses premières années de formation chez sa professeure Chantal Ruault, à Caen, sa ville natale. Celle-ci l’encourage à se présenter au concours d’entrée de l’école de danse de l’Opéra de Paris. Reçue sans difficultés, elle intègre à 9 ans la prestigieuse école, qui n’est pas encore installée à Nanterre à l’époque.

Elle raconte sa vie quotidienne entre l’appartement parisien qui héberge les élèves venus de province, l’école où elle suit sa scolarité dans la journée et les cours de danse en fin d’après-midi à l’Opéra Garnier. Sa vie de petit rat est alors marquée par la confiance de certains de ses enseignants et surtout de Claude Bessy, directrice de l’école, qui la repère et qui lui confie ses premiers rôles.

Les premières années au sein du Corps de ballet, où elle est engagée par dérogation exceptionnelle à l’âge de 15 ans, ne sont pas les plus simples. Émancipée précocement, elle loue son premier appartement et découvre la vie professionnelle d’une danseuse. Son tempérament et son physique hors normes ne forment cependant pas obstacle à sa progression rapide au sein de la hiérarchie : Quadrille en 1991, Coryphée en 1992 puis sujet en 1994, elle remporte rapidement des prix (Benois de la danse, Cercle Carpeaux, AROP) qui témoignent de l’intérêt que porte le monde du ballet à cette ballerine exceptionnelle. Elle décroche aussi son premier rôle de soliste en 1995 dans Jewels de Balanchine.

Accédant à l’âge de 24 ans, en 1999, au grade de Première danseuse, elle devra attendre le 18 mars 2004 pour être nommée Etoile à l’occasion de la création de Signes de . Entretemps, les plus grands chorégraphes l’auront choisie pour leurs créations (, Angelin Preljocaj, John Neumeier, Roland Petit) et elle obtiendra de grands rôles dans les ballets classiques comme Myrtha dans Giselle, la maîtresse de Lescaut dans L’Histoire de Manon, la reine des dryades ou la danseuse des rues dans Don Quichotte de .

Sans filtre, Marie-Agnès Gillot parle de choses qui relève de l’intime. Son mariage éphémère avec , la mort de ses grands-parents, la naissance de son fils Paul, le soin qu’elle apporte à ses pieds ou la double scoliose qui la contraindra au port d’un corset 21 heures par jour pendant cinq ans. Elle révèle même au détour d’une phrase l’agression sexuelle dont elle a été victime un soir chez elle, de retour d’une soirée, par le mari d’une écrivaine qu’elle ne nomme pas. Elle n’indique pas avoir porté plainte, tout juste d’avoir évoqué le sujet – sans réactions de leur part – avec le cercle de ses superficielles connaissances parisiennes.

Devenue Étoile, la danseuse est en effet l’objet de convoitises mondaines, que Marie-Agnès Gillot dénonce à demi-mots sans pourtant en faire rancune aux principaux intéressés. Le « name dropping » (mention de personnes célèbres) s’intensifie au fil des chapitres et les projets de performance, de collaboration avec des plasticiens ou des musiciens, de participation à des soirées caritatives, de séries de mode dans les magazines se font plus fréquentes, laissant parfois un goût d’inachevé et d’incomplétude.

Car c’est dans sa carrière de danseuse à l’Opéra de Paris que Marie-Agnès trouve la plus grande satisfaction et une plénitude que trouble à peine la valse des directeurs de la danse qu’elle aura connue : , pendant 19 ans, puis . Ses collègues Étoiles sont souvent ses amis, parfois ses concurrents, plus rarement ses ennemis. Ce sont les chorégraphes qu’elle rencontre dans le travail de création et de répétition qui lui laissent les souvenirs les plus vifs, à commencer par Pina Bausch, Mats Ek, Jiri Kylian, Carolyn Carlson, Crystal Pite, Wayne McGregor alors qu’elle est plus indifférente, semble-t-il, à Daniel Larrieu ou Angelin Preljocaj.

Ces étapes racontées avec verve sont illustrées de dessins ou de photos inédites issues des archives personnelles de l’Étoile, ou de documents chorégraphiques essentiels comme ce schéma permettant de se souvenir des mouvements du Boléro de Maurice Béjart ou de notes manuscrites de . En revanche, le parti-pris éditorial (ou est-il seulement graphique, ce qui expliquerait tout ?) de ponctuer certaines fins de pages de citations surlignées, plus artificielles et rarement à propos, est moins convaincant.

Dans ce livre intimiste, qui hésite entre beau livre et autobiographie, Marie-Agnès Gillot vit et ressent, davantage qu’elle n’analyse, sa vie de danseuse, ce qui rend ce récit à la première personne toujours sincère et parfois émouvant. C’est le regard d’une interprète hors norme sur son parcours d’interprète et de chorégraphe, mais aussi le portrait d’une femme que la volonté, la détermination et la générosité a conduit au sommet de son art.

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Sortir du cadre, de Marie-Agnès Gillot. Gründ, 240 pages. Illustrations, photos couleurs et noir et blanc. 34,95 €. Septembre 2022

 
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