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Le Lac des cygnes d’Angelin Preljocaj menacé de disparition

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Dijon. Auditorium. 22-XII-2022. Le Lac des Cygnes, ballet en quatre actes. Chorégraphie : Angelin Preljocaj. Musique : Piotr Ilitch Tchaïkovski. Musique additionnelle : 79D. Costumes : Igor Chapurin. Vidéo : Boris Labbé. Lumières : Éric Soyer. Avec Isabel Garcia López, Odette / Odile ; Leonardo Cremaschi, Siegfried ; Nuriya Nagimova, Mère de Siegfried ; Simon Ripert, Père de Siegfried ; Redi Shtylla, Rothbart ; et Laurent Le Gall , Théa Martin, Angela Alcantara Miranda, Lucile Boulay, Celian Bruni, Elliot Bussinet, Araceli Caro, Lucia Deville, Matt Emig, Chloé Fagot, Florette Jager, Valen Rivat-Fournier, Erwan Jean-Pouvreau, Victor Martínez Cáliz, Zoé Mcneill, Ygraine Miller Zahnke, Mar Gómez Ballester, Beatrice La Fata, Florine Pegat-Toquet, Agathe Peluso, Micol Taiana. Paul Lazar, rôle parlé (narrateur).

Moyennant coupures, rajouts et décomplexion quant au récit originel, le chorégraphe français inscrit Le Lac des cygnes dans notre époque angoissée par ce que des générations d’industriels ont fait de la Planète Bleue.


Tandis que Paris s’adonne une énième fois aux délices passéistes du Lac des cygnes version Petipa/Ivanov (à la louche 150 ans d’âge au compteur) redessinée par Rudolph Noureev, la Province plonge dans l’eau-forte de la vision autrement personnelle d’Angelin Preljocal. Créé à Clermont-Ferrand à l’automne 2020, elle propulse son spectateur, et le succès n’en est pas moins au rendez-vous, à des années-lumières d’un divertissement sans conséquence. Le Lac inspire à Prejlocaj un cri d’alerte désespéré quant au statut du vivant dans un monde progressivement gangrené par l’industrialisation. Siegfried balance entre amour de la Nature et filiation à un père déshumanisé par la finance, le double Odette/Odile étant réduit ici, dans la tête du jeune homme, au pile et à la face de son propre dilemme. La métaphore du doppelgänger prévaut aussi pour Rothbart, méchant de l’histoire, ici noire matérialisation physique de l’âme corrompue d’un père à la toute-puissance destructrice.

Ce n’est pas sans appréhension que l’on aborde le rivage de ce Lac des cygnes de 1h50 sans entracte (au lieu de 2h25). Afin de mieux le circonscrire dans notre temps, Prejlocaj snobe 10% de sa musique, mais pas le compositeur qu’il pille ailleurs (le Scherzo de la Quatrième Symphonie…) et fait même entendre la musique « additionnelle » d’un compositeur d’aujourd’hui : . Mais la réussite de la première couture (l’entrée de Siegfried) justifie la greffe.


Les lumières marmoréennes d’Eric Soyer alliées aux vidéos futuristes de Boris Labbé cernent la beauté d’une cérémonie funèbre qu’abandonne progressivement la couleur. Le noir et blanc l’emporte sur les actes bleus jusqu’à un finale apocalyptique qui voit l’usine édifiée sur la rive du lac se métamorphoser comme l’Alien de Giger avant de déverser dans les eaux pures du lieu mythique une marée noire fatale pour tout ce qui vit.

Né des frustrations de ce que l’Histoire retiendra comme le premier confinement, Le Lac des cygnes « de » Preljocaj vibre aujourd’hui encore, deux ans après, de l’énergie contrainte et différée de vingt-six danseurs alors sevrés d’espaces et de mouvements. Le plus spectaculaire est que les scènes d’ensemble sont au moins aussi frappantes que celles dévolues aux seuls solistes. Sous la rémige ou le smoking, tous semblent jouer leur vie. La tension ne retombe jamais. Pas loin d’endosser le rôle principal, explose de brutalité virile dans le rôle du Père. Grand décideur en chef, il malmène tout aussi froidement son épouse et mère de Siegfried. Les moments de havre maternel sont incarnés avec un dolorisme gracieux par , en mère proustienne questionnante des coïncidences Tchaïkovski/Proust : Odette, Swan(n)….). forme avec un duo très prodigue en émotion. , en Rothbart, distille, dans une obscurité presque totale, la plus intrigante des ambiguïtés lors de son pas de deux avec le Père de Siegfried. La grammaire chorégraphique de Preljocaj, soulevée par l’inspirante partition, est inlassablement renouvelée, même avec la statue du Commandeur Petipa dans le viseur (au mitant de l’œuvre, une Danse des cygnes avec juste ce qu’il faut d’impertinence). De l’énergie déhanchée et branchée de la scène de la boîte de nuit aux longs arrêts sur image de l’Acte II, aux claquements de chaises du III, on admire la technicité collective d’une compagnie de surcroît capable d’interchanger, comme ce soir, ses propres étoiles.

On sent néanmoins le chorégraphe un brin empêtré au moment de rendre lisible son binôme Odette/Odile. La transformation de l’héroïne sur l’Introduction, l’expéditive fin du III : les eaux sombres de ce Lac ne se laissent appréhender qu’à la réflexion. Ce qui n’oblitère ni la réussite globale du coup de jeune donné à cette œuvre noire et forte que deux siècles d’entrechats ont muséifiée, ni sa capacité à trouver résonance sous toutes les latitudes. Il n’efface cependant pas le souvenir encore vif de la brûlante version du très regretté Bertrand D’At pour l’Opéra du Rhin dans les années 90, version qui fut également présentée à Dijon : à idéale distance du livret originel et de la trajectoire personnelle du compositeur, elle explorait, avec un formidable sens de la narration, la psyché d’un Siegfried luttant contre son désir. C’était une autre histoire.

Crédits photographiques : © Jean-Claude Carbonne

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Dijon. Auditorium. 22-XII-2022. Le Lac des Cygnes, ballet en quatre actes. Chorégraphie : Angelin Preljocaj. Musique : Piotr Ilitch Tchaïkovski. Musique additionnelle : 79D. Costumes : Igor Chapurin. Vidéo : Boris Labbé. Lumières : Éric Soyer. Avec Isabel Garcia López, Odette / Odile ; Leonardo Cremaschi, Siegfried ; Nuriya Nagimova, Mère de Siegfried ; Simon Ripert, Père de Siegfried ; Redi Shtylla, Rothbart ; et Laurent Le Gall , Théa Martin, Angela Alcantara Miranda, Lucile Boulay, Celian Bruni, Elliot Bussinet, Araceli Caro, Lucia Deville, Matt Emig, Chloé Fagot, Florette Jager, Valen Rivat-Fournier, Erwan Jean-Pouvreau, Victor Martínez Cáliz, Zoé Mcneill, Ygraine Miller Zahnke, Mar Gómez Ballester, Beatrice La Fata, Florine Pegat-Toquet, Agathe Peluso, Micol Taiana. Paul Lazar, rôle parlé (narrateur).

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