Satyagraha de Philip Glass à l’Opéra de Paris : un antidote pour l’humanité
Appuyant à son insu le constat fait par le compositeur américain (« Dans le monde musical, il faut presque un demi-siècle pour qu'un changement soit accepté »), l'Opéra national de Paris s'est enfin décidé à monter dans le train, déjà emprunté par moult scènes françaises, de la production lyrique de Philip Glass.

Qui peut encore résister aux vingt premières minutes de Satyagraha ? Près de cinquante ans après sa création à Rotterdam (1980), le second opéra de la trilogie consacrée à trois figures humaines phares dans la nuit de l'humanité que Glass, après la bombe Einstein on the beach et avant le diamant Akhenaton, consacra à Gandhi, n'en finit pas de toucher au cœur, plus indémodable que jamais. Verbe (sanskrit) et musique (répétitive) compris, Satyagraha n'a toujours rien d'un opéra traditionnel. Sans cuivres ni percussions, un clavier électronique à quelques moments clés, dédié à la seule douceur lénifiante des cordes et des bois, c'est un opéra-mantra qui affranchit son auditeur d'une dramaturgie traditionnelle, le met dans un état second, le dote d'une sorte de troisième œil de conscience. Comme il existe des livres saints, Satyagraha est un « opéra saint ». C'est dans la Bhagavad-Gīta indienne que Philip Glass et Constance de Jong ont puisé les mots de leur livret : « Considère le plaisir et la douleur comme ne faisant qu'un… L'homme prend soin du maintien de son corps, sans excès… Éminent est celui dont l'âme considère de la même façon l'ami et l'ennemi de la même façon… » Soit le programme de tout homme de bonne volonté… Le programme de Gandhi.

Satyagraha est l'antidote providentiel d'un XXIᵉ siècle avide de « réarmement ». C'est d'ailleurs la chose militaire qui ouvre la production intelligemment démarquée de ses prestigieuses aînées (Achim Freyer à Stuttgart, Sidi Larbi Cherkaoui à Bâle) de Bobbi Jene Smith et Or Schraiber. Prolongeant la démarche du compositeur, ne s'arrêtant à aucune des neuf stations historiques du livret (les costumes effleurent le souvenir de la lointaine colonisation anglaise), la mise en scène des deux chorégraphes américains ose le pari fou de mettre en images rien moins que le Satyagraha, ce « système politique de la non-violence par lequel Gandhi mettait en pratique sa pensée philosophique fondée sur le principe moral de vérité ». Ni Ferme Tolstoï, ni Opinion indienne (la feuille de chou résistante du Mahatma), ni Marche de Newcastle, ni même personnages (Gandhi, sa femme, sa secrétaire, ses collaborateurs, son amie européenne étant uniquement identifiés, jusque dans le programme de salle, par leur seule tessiture), l'unique référence historique conservée étant la présence muette et plongeante, en contre-haut du décor, de Gandhi en khadi blanc accompagné des trois figures tutélaires de son engagement : Léon Tolstoï, Rabindranath Tagore, Martin Luther King. Satyagraha version Smith/Schraiber se concentre sur une seule question : qu'aurais-je fait à sa place et qu'en est-il aujourd'hui des enseignements pacifistes de « la grande âme » ?
Le champ de bataille du premier tableau n'est donc plus situé dans l'Afrique de la jeunesse de Gandhi, mais dans celui, plus métaphorique, de ce qui ressemble à la salle de répétition d'un théâtre, ouverte sur la bouche d'ombre d'une scène propice aux apparitions. Apparaît un homme en tenue militaire. À peine a-t-il entonné « Je les vois rassemblés ici prêts au combat », qu'on le voit résister au bizutage d'un maître de cérémonie (l'impressionnant Jonathan Friedrickson) professant le pire cours magistral qui soit : apprendre à un homme à tuer un homme. On comprend progressivement que l'homme chantant qui résiste est l'héritier de Gandhi et que l'homme dansant en noir son double négatif. La violence versus la non-violence, cette dernière étant qualifiée par Gandhi de « plus grande force dont l'homme ait été dotée. » Ce n'est qu'au terme de la soirée que sera révélée l'issue de ce combat de l'ange de deux forces qui s'affrontent depuis la nuit des temps et tout au long d'un spectacle d'une puissante intériorité dans son dépouillement même.

L'audacieux essai de Bobbi Jene Smith et Or Schraiber serait transformé, n'était la déception d'un Acte III dénervé, très en-deçà des deux premiers, interminable avec ses solistes conviés à chanter à la rampe et ses danseurs et danseuses, pourtant éblouissants de grâce au I ou longuement mêlés au chœur pour la très bauschienne marche dans les pas de Gandhi au II (peut-être le sommet de la soirée), mais semblant cette fois chercher leur pas autant qu'une inspiration évanouie dans un décor unique qui n'aura finalement pas livré grand-chose, bien que son toit ouvrant eût laissé espérer quelque épiphanie poétique. On ne retiendra de cette conclusion en decrescendo que la métamorphose du Palais Garnier en cathédrale sonore par ses mesures introductives chantées des hauteurs, rideau fermé, sous la lumière du plafond de Chagall. Cette déception finale (rater une fin est ce qui peut arriver de pire à un spectacle) ne manquera pas de donner du grain à moudre aux contempteurs de Philip Glass (il paraît qu'il en existe encore) ni de raviver chez les autres le souvenir prégnant de la récente production Childs/Guiol/de Lavenère à Nice, autrement inspirée sur la longueur.

Plutôt que de cet inexplicable désappointement visuel, on préférera garder le souvenir des satisfactions musicales. Ingo Metzmacher, moins attaché au motorisme à tout prix de Satyagraha que préoccupé d'en faire entendre la gracieuse transparence, tire de l'Orchestre de l'Opéra des merveilles de subtilité, la pulsation entêtante de la deuxième scène du II en étant probablement le plus bel exemple. Pour Anthony Roth Costanzo le compositeur a transposé son Gandhi jusque-là toujours incarné par des ténors : un choix bien défendu par la beauté du timbre, la projection et le souffle de celui qui fut un merveilleux Akhenaton au Met, jusqu'au sublime dernier air qui n'est pas sans instiller le doute quant à son bien-fondé. La prestation du contre-ténor dont la voix seule ouvre et referme l'opéra, reste néanmoins mémorable, d'autant que l'investissement physique n'est pas en reste, notamment au cours de la grande scène de violence virile du début de l'Acte II. La fontaine d'aigus sopranisés d'Ilana Lobel-Torres jaillit avec tout le spectaculaire requis aux oreilles des amateurs de performance. L'impressionnante opposition d'Adriana Bignani Lesca au chœur d'hommes déchaînés se noie peu à peu dans la masse hurlante, ce qui n'est pas sans ajouter au réalisme de ce moment toujours suffocant. Amin Ahangaran, Davone Tines, Nicky Spence, Deepa Johnny, Olivia Boen et Nicolas Cavalier complètent ce tableau vocal puissamment concerné. Des grandes fresque chorales de l'opéra-oratorio qu'est aussi Satyagraha, le chœur s'acquitte haut la main, même les hommes domptant progressivement la redoutable rythmique des invectives masculines qui ouvrent le II.

Le dernier bonheur de cette première aura été la présence inespérée, à Garnier, de Philip Glass en personne, déjà gâté au Châtelet, trois soirs plus tôt, par le superbe concert scénographié de ses Études par Vanessa Wagner. Ce nouveau Satyagraha, très applaudi avant d'être ovationné debout à l'apparition de son auteur, donne à voir l'essence même des engagements de l'homme de cœur qu'il est resté (sa prochaine symphonie ne s'intitule pas par hasard Lincoln). Pour celui que l'intelligentsia musicale parisienne regarda si longtemps de si haut, cela aura été, on l'imagine, la plus bouleversante des occasions de pouvoir enfin recueillir les lauriers que la Grande Boutique n'avait pas eu l'idée de lui donner plus tôt, lui qui, soixante années après ses études parisiennes avec Nadia Boulanger, peut se targuer aujourd'hui d'un catalogue de plus de vingt opéras.
Le spectacle sera diffusé en direct sur Paris Opera Play le 24 avril (puis disponible en streaming durant 30 jours) et aussi capté et diffusé par France Musique le 23 mai.







