Le sublime « impressionnisme sans brumes » de Federico Mompou
Le pianiste catalan Emili Brugalla consacre un magnifique album à la musique poétique et intime de son compatriote Federico Mompou.
Pas besoin de beaucoup de notes pour atteindre l’expression la plus intense. Toute sa (longue) vie, le compositeur catalan Federico Mompou aura essayé d’atteindre à l’essentiel, à la profondeur la plus pure, sans excès, avec humilité et simplicité. Toute son œuvre de est ainsi constitué de miniatures, essentiellement pour piano, poétiques et intimes, mystérieuses et fascinantes, où l’essentiel se trouve parfois dans le silence entre les notes. Ce souci de l’épure verra son apogée avec le cycle de la Musica Calada (Musique silencieuse) composé entre 1959 et 1967.
Le pianiste catalan Emili Brugalla a préféré s’intéresser aux œuvres de « jeunesse » de Mompou, sans doute moins austères, mais tout aussi fascinantes dans leur science des sonorités, leurs couleurs harmoniques fluctuantes, dans leur « impressionnisme sans brumes » comme le qualifie le pianiste dans son excellente notice (malheureusement seulement accessible aux anglophiles).
Paradoxalement, Emili Brugalla débute son récital par l’œuvre la plus « spectaculaire » et atypique de Mompou, les treize Variations sur un thème de Chopin de 1938. A partir du thème très épuré du Prélude n°7 de Chopin, Federico Mompou déroule une succession de variations rêveuses. Il y a même comme la sensation d’improvisations jazzy dans les intermèdes les plus lents des variations 4, 6 et 8. Emili Brugalla, sur un magnifique Steinway ayant appartenu à Arthur Rubinstein, saisit à merveille la subtilité des différentes atmosphères. Le jeu est tout en finesse, avec un toucher subtil et un travail sur la pédale jamais envahissant.
Le récital se poursuit avec les toutes premières œuvres éditées de Federico Mompou : Impresiones intimas (1911) et Cants magics (1919). Composées à l’âge de 17 ans, les Impressions intimes sont autant d’aquarelles subtiles. On y trouve des « Oiseaux tristes » (Pajaro triste), bien différents de ceux de Maurice Ravel. Pas plus qu’il n’y a d’exotisme dans l’humble Gitano. Tandis qu’un merveilleux Secreto nous est susurré à l’oreille, par la magie d’un Emili Brugalla tout en nuances. Les Cants màgics nous emmènent dans une autre forme de spiritualité. Mompou crée la musique d’un rituel imaginaire pour évoquer le mystère de la nature. Les cinq pièces de ces Chants magiques sont autant d’incantations païennes. Les mélodies, simples, sont soutenues par des accords sur un rythme délibérément répétitif qui souligne l’envoutante magie de ces pièces. Il y a aussi la présence inaltérable des cloches, dont le son a bercé l’enfance de Federico Mompou, fils d’un fondeur de cloches. Le « swing » naturel d’Emili Brugalla permet également de rapprocher cet univers sonore fluctuant de celui du jazz. Il y a du Bill Evans et du Thelonius Monk dans la mélopée envoutante du « Profond-Lent » (n°3 des Cants màgics).
L’introspection surnaturelle est également au rendez-vous du cycle Charmes, composé à Paris en 1920. Ces Charmes envoûtants sont autant d’incantations (« Pour endormir la souffrance« , « Pour pénétrer les âmes« , « Pour inspirer l’amour« …) où Mompou est déjà en recherche de l’économie extrême dans la musique, sans jamais lasser.
Et c’est sur la pointe des pieds, avec les merveilleuses Trois Variations de 1921, que s’achève ce disque, porte d’entrée idéale pour découvrir la musique hors du temps et des modes de Federico Mompou.














