Les performances du Festival Échelle humaine
A Lafayette Anticipations se déroulait pendant trois jours, du 17 au 20 septembre 2026, la neuvième édition du festival Échelle Humaine s’est déployé sur différents plateaux modulables imaginés par l’architecte Rem Koohlaas, propices à plusieurs propositions sous forme d’installation, d’espaces et de temps partagés avec le public.
Dans This resting, patience, Ewa Dziarnowska déploie strass et éclats de lumières dans un espace bleu Klein du tapis de sol à la robe de soirée et livre, en complicité avec la performeuse Leah Marojević, une danse toute en sensualité évocatrice des ambiances de clubs ou boîtes de nuit. Les mouvements sont amples, vifs, électriques. Des sons du quotidien, de bruissements de la nature ou de cris d’animaux entrelacent voix suaves et glamour bouclées, rock et références punk. Un jeu de regards joue des codes de la séduction et s’adresse aux spectateurs disposés tout autour, que l’on déplace parfois ou sur lesquels se posent subrepticement une main, un coude ou un pied. Toucher, être touché, d’être touché touche-t-il ? L’énergie est vibrionnante, relayée par une musique en syntonie.
De tableaux en tableaux, l’immense décolleté qui dévoilait un dos altier magistral laisse place au jean à l’esthétique étudiée du lambeau. Le chaloupé et la lascivité joyeuse se fondent progressivement en une gestuelle de duo synchronisée ou pas d’une extrême lenteur, nous rappelant ces mouvements très maîtrisés filmés au ralenti, occupant tout l’espace, mêlées au public. La musique elle-même se déforme, étire les sons à l’infini.
Métaphore de la résistance au dictat de la vitesse et de la productivité ?
La performance sur déroule sur trois heures de complicité entre adresses au public et improvisation, esthétique d’une sensualité dépouillée de tout artifice.
Au « Ciel », dernier étage de la galerie La Fayette Anticipations, le duo d’artistes Boglárka Börcsök et Andreas Bolm proposent, dans Figuring Age, l’activation d’un pan méconnu de l’histoire de la danse moderne hongroise des années 1930. La performeuse convoque son exceptionnelle rencontre avec trois danseuses d’un âge canonique (de 90 à 101 ans), Éva, Irén et Ágnes.
Boglárka Börcsök, délicate, toute de blanc vêtue, nous présente rapidement ses inspiratrices, dont elle va pour nous réactiver le geste et convoquer la présence. Le corps transfiguré par leur mémoire, son dos lentement se courbe, plie, ploie sous le poids des ans. Tout le squelette de la performeuse est pris d’un tremblement ininterrompu et le pas devient hésitant. La voix prête aussi vie à ces présences fantomatiques qui surgissent en elle, en nous, “faisant de nous leurs cimetières”.
Danser peut être juste bouger un doigt, aussi bien que de sauter d’un mur à l’autre et à l’heure de l’extrême fragilité, simple suggestion. Jusqu’au dernier souffle, le mouvement esquissé, inachevé, apprivoise la mort. Dans cette convocation tant chorégraphique que théâtrale où le public entourant Boglárka Börcsök, sollicité, participe de la performance, l’artiste nous touche profondément par son aptitude à révéler ce qui s’efface lentement et inexorablement en nous mais dont demeure l’ineffable.
Puis vient l’inscription dans l’Histoire. Le récit d’une enfance détournée de sa passion. Exaltation de l’expression du visage, gestuelle saccadée, gémissements rauques. Porteuse de la mémoire de ces figures du passé, la danseuse nous rappelle les grande heures du régime communiste : la danse moderne est déclarée « art bourgeois » et doit être bannie ! Répétition d’un même déni dans la Hongrie d’aujourd’hui ? La performeuse questionne la forme politique fascisante actuelle et se revendique d’une opposition de gauche.
Le public, attentif à tous ses déplacements et élans lyriques, font spectacle en l’accompagnant jusqu’à son dernier lit. D’un geste de la main, la passeuse d’images spectrales nous invite à suivre Andreas jusqu’à un écran de projection. Nous y voyons une dernière captation d’Éva, Irén et Ágnes filmées avant leur disparition.
Prendre soin des plantes, faire sa gymnastique allongée sur le lit, esquisser des souvenirs chorégraphiques sur une chaise, nous regarder intensément face caméra et partir d’un grand éclat de rire : ces reines à l’image dansent le mouvement de la vie jusqu’au bout. Dans ce temps suspendu empreint d’une grande douceur, Boglárka Börcsök nous a transmis comment la résilience, le silence et le traumatisme s’inscrivent dans les corps et les mouvements.
En clôture du week-end Échelle Humaine, l’artiste plasticienne Tai Shani propose, avec M.I.A.S.M.A. The 12 Choruses for Antigone, une écoute d’une pièce musicale chorale portée par douze voix transposant le mythe d’Antigone au monde actuel et ses bouleversements, catastrophes environnementales, désastres et désordres mondiaux. La scansion répétitive radicale de la composition musicale signée Aga Ujma – avec au violoncelle Lucinda Chua et Alex McKenzie à la clarinette basse – structurée sur un principe de développement mélodique progressif de une à douze notes porté par le chœur, constitue la colonne vertébrale de la narration.
En voix-off et en douze chapitres soutenus par des nappes de synthétiseur, une voix féminine nous fait glisser des affres du drame mythologique vécu par Antigone, fait de révolte et de résistance trahie, vers une peinture tragique de décomposition du monde, de cadavres en putréfaction sur lits de thym et essaims macabres de guêpes nues, créatures mues par des forces obscures au nom de la technologie barbare. La mort est là et répand ses effluves inexorablement, morts publiques et privées habitant des grottes dédiés aux dépouilles broyées par la machine. La fin tragique de Polynice se répète, miroir dans le miroir et renvoie vers une constellation d’étoiles en état de distorsion.
Dans un temps d’affliction collective autour de la posture tragique d’un monde diffracté par les violences et le délabrement, qui est autorisé à pleurer et de qui porter le deuil ?
Là où Antigone défie la loi patriarcale et conteste son pouvoir au risque d’en mourir, Tai Shani désigne les systèmes de pouvoir actuels qui exposent arbitrairement les vies à la mort ou décident au contraire de qui peut être sauvé. Développant une issue sous forme de respiration, seule la transformation «kharmatique» et la puissance de l’amour peut mener à une sorte de rédemption.














