Festival de Besançon 2026 : une édition bien remplie
Pour cette année sans concours de jeunes chefs d’orchestre, la 79e édition du Festival de Besançon n’en a pas moins fait la part belle au symphonique avec notamment trois concerts d’excellente tenue.
Quand la musique populaire s’infiltre dans la « Grande »
Sur cette toujours stimulante thématique, le concert donné par l’Orchestre national de la Sarre (débuts à Besançon) dirigé par Sébastien Rouland a montré sa parfaite cohérence. L’Andante moderato de la trop méconnue Florence Price, première compositrice noire à émerger dans l’Amérique ségrégationniste de la première moitié du XXème siècle, donne le la. Adaptation pour orchestre à cordes du mouvement lent de son premier quatuor, sa cantilène crépusculaire et apaisée fait entendre, par-delà les combats de l’époque (Price a dû fuir le Sud pour le Nord), la lumière conciliatrice d’un autre rêve américain.
Sous le jeu fluide et délié de Suzana Bartal, le Concerto pour piano de Grieg et ses citations de musique norvégienne prolonge le geste rassembleur. Sébastien Rouland fait tout ce qui est en son pouvoir pour parvenir à unifier cette partition qui part un peu dans tous les sens. Ce qui n’est pas le cas de l’inusable Symphonie du Nouveau Monde, probablement le plus parfait exemple de l’alliage de la rue et de la salle de concert, donné dans une interprétation parfaitement dosée entre finesse et éclat (le galbe mystérieux des cordes, le lyrisme sylvestre des bois, la clameur vindicative des cuivres), qui fait tomber toute réserve relative à l’ordinaire sécheresse acoustique du Théâtre Ledoux. « Après le folklore norvégien, le folklore hongrois », annonce Rouland avant un idéal bis conclusif tiré du Ruralia Hungarica d’Ernő Dohnányi.
Leif Ove Andsnes et l’Orchestre de Bergen dans Brahms et Sibelius
Probablement le plus alléchant a priori (le Deuxième Concerto de Brahms, la 5ème de Sibelius) le concert de l’Orchestre Philharmonique de Bergen tient toutes ses promesses. Égal mélange de solidité et de sensibilité, l’interprétation apollinienne (et par cœur) de Leif Ove Andsnes, le dialogue électrisant offert par le geste de Dima Slobodeniouk, le grand professionnalisme des instrumentistes (superbe cor à découvert des premières mesures, violoncelle ardent de l’andante…) d’une phalange qui fait elle aussi ses débuts à Besançon, un bis (Gangar, Marche norvégienne op. 54 n°2 extraite des Pièces lyriques de Grieg) à l’énergie parfaitement maîtrisée : tout laisse augurer d’une seconde partie de concert haute en couleurs. Ce qu’elle sera avec la géniale symphonie de Sibelius.
Le doyen des festivals français (1948) n’a toujours pas appris à son public qu’il est mieux pour la concentration des musiciens de ne pas applaudir entre les mouvements : une prise de conscience tardive qui conduit ce soir Jean-Michel Mathey, directeur artistique de la manifestation, à prendre la parole à ce sujet en amont du concert, afin de permettre aux subtilités de la 5ème de Sibelius de produire leur impact maximal. Cinq années de travail accouchèrent de cette œuvre encore trop peu jouée, bien que chef-d’oeuvre absolu du genre comme ses six consœurs. Irrésistible avec le quadruple crescendo de ses deux premiers mouvements soudés, la forêt de pizzicati qui cache les arbres (flûte, timbale…) de son andante, la texture arachnéenne de son finale des plus originaux, cette symphonie magistrale (la course à l’abîme des cordes de Bergen hallucinante de virtuosité, même aux frontières du silence ; la balance parfaite avec les grandioses appels de cuivres ; les ruées des contrebasses…) semble n’avoir aucun secret pour Dima Slobodeniuk, tout nouveau chef de l’Opéra national de Finlande.
Entre ces deux monuments, on aura pu découvrir, ainsi que c’est devenu l’usage, la pièce d’une compositrice : Nuances of water, séduisante et très énergisante (du tutti à l’extinguible) composition de 12 minutes d’Anna Berg, pas tout à fait une inconnue puisque la jeune femme s’est illustrée en 2025 par son exceptionnelle composition pour le cinéma : la très remarquée Trilogie d’Oslo de Dag Johan Haugerud.
Deux pianos, deux solistes, deux chefs
Un tel concert aurait pu faire de l’ombre à celui de l’Orchestre Victor Hugo en clôture du Festival. Il n’en est rien. La rando écossaise bicéphale planifiée par Jean-François Verdier s’avère des plus passionnantes, surtout avant l’entracte avec, passée la touchante Ouverture H 265 de Fanny Mendelssohn sous la baguette lumineuse de Laurent Comte, un Concerto pour deux pianos de Francis Poulenc d’une puissante urgence. Orchestralement, mélodiquement, on sait l’œuvre diaboliquement séductrice, pleine de surprises, mais cette fois que sa volubilité presque joueuse (le Mozart du Larghetto) passe au second plan de ses zones d’ombre, dans l’interprétation spectaculaire, aussi bien sous les doigts de Ludmilla Berlinskaïa et d’Arthur Ancelle que sous le geste autoritaire de Jean-François Verdier. Les deux pianistes prolongent « l’alliance franco-britannique » de ce premier round par la petite Valse française de Madeleine Dring, et grande sœur de la populaire Valse à 1000 temps de Jacques Brel.
Puis le chef du Victor Hugo, venu en « duumvirat » avec Laurent Comte, passe une seconde fois le relais à son collègue pour la Scottish Ballad du jeune Benjamin Britten : pièce bourrée d’idées qui, avant d’aller vers une écriture plus personnalisée, sut en mettre plein la vue par sa science orchestrale. Laurent Comte semble particulièrement à l’aise dans l’impressionnant savoir-faire d’un compositeur qui allait devenir un des plus grands du XXème siècle.
De tels engouements empêcheraient presque après l’entracte de se passionner pour la rebattue Symphonie n°3 « Écossaise » de Felix Mendelssohn, pourtant de très belle facture par un OVH en pleine forme, dont on retiendra la montée en puissance du final sous la baguette précise et malicieuse d’un Jean-François Verdier en… kilt.
Crédit photographique : © Yves Petit
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