Strasbourg : Première française pour le Miracle d’Héliane de Korngold
L'Opéra national du Rhin propose la découverte du trop rare Miracle d'Héliane. Orchestre rutilant, distribution de format approprié et succès public à la clé.
Après le triomphe international de son troisième opéra La Ville morte en 1920, Erich Wolfgang Korngold poursuit avec Le Miracle d'Héliane, créé le 7 octobre 1927 au Stadttheater de Hambourg. Inspiré d'un mystère de style médiéval, déjà en forme de livret d'opéra (aujourd'hui perdu) du poète expressionniste Hans Kaltneker, le texte de Hans Müller conte le destin de trois protagonistes principaux : le Souverain despotique d'un peuple opprimé, sans espoir et sans joie, son épouse Héliane et un Étranger messianique qui a su redonner par son empathie et sa vitalité sourire et bonheur aux habitants. Intolérable pour le monarque, qui le fait emprisonner et condamner à mort. Émue par son sort, la reine Héliane lui rend visite dans son cachot la veille de son exécution et exauce ses dernières volontés en lui dévoilant son corps dénudé. Accusée par son époux d'un adultère qu'elle n'a pourtant pas consommé, Héliane est traduite en justice et interrogée ainsi que l'Étranger, qui préfère se suicider plutôt que de répondre en mettant Héliane en danger. S'impose alors comme seule manière de trancher le débat le Jugement de Dieu ; Héliane doit prouver sa pureté en ressuscitant le mort. Face à un peuple et des juges hostiles, elle échoue et, comme elle refuse à nouveau de céder à la sollicitation uniquement charnelle de son mari, celui-ci la poignarde. Le miracle survient alors ; l'Étranger se relève et emporte Héliane vers un Eden céleste.
Par son fort symbolisme, par sa transcendance de l'amour total (sans connotation sexuelle), amour rédempteur et vainqueur même de la mort, ce livret offre de nombreuses analogies avec celui de La Ville Morte et évoque évidemment Tristan et Isolde de Wagner. Korngold fait miroiter dans sa partition les derniers feux d'un postromantisme déjà finissant : orchestre pléthorique (on parle de 100 musiciens à la création), instrumentation riche et chamarrée (harpes et célesta en particulier), voix héroïques au format surdimensionné susceptibles de passer un tel mur orchestral et de faire face sur la durée à une écriture vocale tendue et exigeante. Malgré un beau succès public à la création, l'ouvrage fut rapidement l'objet de critiques sur ses excès d'expressivité au détriment de l'émotion pure et sur son anachronisme à l'époque montante de Stravinsky, Berg ou Křenek. Il tomba assez vite dans l'oubli avant d'être interdit par les nazis. Redonnée en 2017 à l'Opéra des Flandres, puis l'année suivante par le Deutsche Oper de Berlin, l'œuvre a été captée en DVD dans la production mise en scène par Christof Loy en 2018 (Naxos). Après avoir assuré la première scénique en France de La Ville Morte en 2001, l'Opéra national du Rhin, avec la création française du Miracle d'Héliane poursuit ses redécouvertes du postromantisme allemand : Der Ferne Klang (2012) puis Der Schatzgräber de Schreker (2022) ou Les Oiseaux de Braunfels (2022).

Pour sa mise en scène inaugurée au Nederlandse Reisopera, Jakob Peters-Messer a choisi dépouillement et simplicité. Le décor de Guido Petzold offre un espace aux murs nus, sans issue, figurant la prison où l'Étranger attend la mort et qui s'ouvrira à la toute fin en une jolie image sur l'Eden lumineux qui attend Héliane et l'Étranger. Au second acte du jugement, l'esthétique « années 70 » est inspirée de la salle du procès de la bande à Baader (1975). Les éclairages, les néons et les vidéos du même Guido Petzold, souvent crus et cliniques, se font plus colorés et miroitants aux moments les plus intenses ou les plus symboliques de l'action. Pour les principaux protagonistes, Tanja Liebermann a dessiné des costumes contemporains classiques mais aurait pu éviter la surcharge inesthétique des vêtements du chœur, trop disparates dans leur représentation de la diversité du peuple au second acte et surtout archi-rebattus dans leur anonymat de streetwear avec poubelle obligée au III. Jakob Peters-Messer soigne la lisibilité, les placements et les expressions mais ne peut obtenir d'un livret assez pauvre en action plus qu'il ne peut donner et le rajout du personnage dansant de l'Ange (Nicole van den Berg) apporte peu.

On l'a dit : pour les trois rôles principaux, il faut des voix de grand format. Mission accomplie par l'Opéra national du Rhin. En prise de rôle, Camille Schnoor affronte avec beaucoup d'intensité, de résistance et une franche réussite les difficultés vocales d'Héliane. Il est étonnant de voir cette soprano d'essence plutôt lyrique (Fiordiligi, Mimi dans La Bohème, Butterfly, Micaela dans Carmen) se muer en authentique soprano dramatique à l'aigu droit, puissant et jamais crié tout en étant capable de fort belles demi-teintes et de sons filés. Avoir abordé ces dernières années La Maréchale du Chevalier à la Rose ou Ariane dans Ariadne à Naxos de Strauss l'y avait peut-être préparée. Le ténor Ric Furman est quant à lui un habitué des rôles lourds, ayant même chanté Tristan à Lübeck et bientôt Wiesbaden. Ici aussi, puissance, clinquant de l'aigu sûr et dense, vaillance alliée à subtilité font merveille même si l'exigence vocale du rôle le montre à la toute fin éprouvé et l'oblige à se ménager. En Souverain, Josef Wagner est parfaitement dans son élément ; il s'y montre comme toujours sûr, efficace, éloquent et engagé mais aussi émouvant dans sa détresse de mari désaimé.
Damien Pass campe avec force et justesse un Geôlier suppôt d'un régime répressif mais capable d'humanité compatissante pour le sort d'Héliane. Kai Rüütel-Pajula incarne avec toute la violence requise la maléfique Messagère, âme damnée et ex-maîtresse du Souverain, malgré un médium plus confidentiel. Un peu trop en retrait, le Juge aveugle de Paul McNamara marque moins, ce qui n'est pas le cas des six autres juges impeccablement appariés dans leur cacophonie (on songe à Salomé de Strauss), du jeune Homme fringant de Massimo Frigato et des deux voix parfaitement séraphiques, tous et toutes issus de l'Opéra Studio de l'OnR. Cette même énergie, cette même précision caractérisent le Chœur de l'Opéra national du Rhin en dépit de sa tendance à trop vociférer (les sopranos surtout) pour surpasser l'intensité orchestrale.

Partition ardue pour les voix mais aussi pour l'orchestre, l'OPS s'y attelle avec concentration et probité dans une mise en place irréprochable. La touffeur et la densité de l'orchestration, la violence des climaxes, la complexité rythmique sont parfaitement assumées. On peut regretter toutefois une sonorité globalement trop concrète, trop franche, trop « terrestre » et en manque de mystère et de moirures. Le chef Robert Houssart assure lui aussi la cohésion des forces et la précision des ensembles mais demeure peut-être trop axé sur l'intensité sonore au détriment des colorations et de la subtilité.
Le Miracle d'Héliane n'atteint certes pas l'éblouissante réussite de La Ville morte qui l'a précédé. Trop complaisant parfois dans son ivresse sonore, plus faible sur le plan dramatique mais doté de passages musicalement somptueux, il mérite pourtant d'être entendu et repris. L'Opéra national du Rhin a accompli cette œuvre salutaire et a su en convaincre le public qui accueille cette création française avec chaleur et succès.
Crédits photographiques: © Klara Beck
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